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lundi 10 novembre 2014

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Quand la romance fait peur...

La romance qui fait peur...

Et si la romance véhiculait des idées dangereuses, notamment pour les femmes, le public principal de ce genre ?

Ce n’est pas la première fois que ce reproche est fait ( la romance a toujours été accusée de développer une thématique hyper traditionnelle basée sur la mariage, la fidélité et le respect de valeurs très classiques, à juste titre, parfois) et il a repris de la vigueur au moment de la sortie de Cinquante Nuances de Grey avec quelques associations ( qui avaient sans doute envie de faire parler d’elles) ont attaqué le livre sous un angle inattendu, celui de la violence faite aux femmes. Toute une série de romans sont parus ensuite reprenant la même dynamique de couple, c’est à dire, un homme dominateur, en contrôle total et qui cherche absolument à surveiller sa compagne celle qu’il aime. Attention, il ne s’agit pas ici de parler des pratiques sexuelles du couple mythique maintenant mais bien du comportement de Christian Grey qui essaye de garder celle qu’il aime au plus près de lui, de l’empêcher d’enlever son soutien gorge pour bronzer ou qui veut savoir ce qu’elle mange et quand. Pour certains, il s’agit bien là d’une forme de violence morale, bien plus insidieuse que des coups que tout le monde condamnerait immédiatement. Comme ce genre de romans s’est multiplié, que sort bientôt en France, After d’Anna Todd, un autre phénomène de la fanfic appuyé sur une star des ado, le chanteur de One Direction, les craintes réapparaissent. Hardin ( Il a été rebaptisé pour sa sortie officielle mais il a été inspiré par Harry Styles) est bien connu des très jeunes filles qui risquent de se précipiter sur ce roman et de s’identifier totalement au personnage féminin. Or Hardin est jeune mais a un comportement particulièrement odieux avec l’héroïne essayant de la contrôler, de la changer même avec une violence verbale parfois dérangeante.

Il n’en faut pas plus pour entendre déjà des voix s’élever sur le danger d’un tel roman notamment auprès des plus jeunes lecteurs. Que penser de cet argument et de ce type de livres ?

Tout d’abord, il paraît totalement normal que des lecteurs soient dérangés par ce genre de personnages. Mais il est bien loin le temps où le Prince Charmant descendait de sa blanche monture et, dans un sourire étincelant, sauvait la Princesse d’un sort funeste. La romance reprend encore ces schémas mais a bien changé. Les héros ont des défauts, de gros défauts. Ils se trompent, gèrent leur mal-être par l’agressivité, sont parfois violents. Il est très difficile de trouver aujourd’hui des héros parfaits et bizarrement ils ne sont pas forcément les plus appréciés. Peut-être parce qu’ils semblent pas très proches de la réalité...

Raison de plus de s’inquiéter alors car si les lectrices apprécient ce genre de personnage c’est peut-être parce qu’elles en connaissent, les croisent dans leur vie quotidienne ou amoureuse. C’est bien possible. La différence énorme est que dans la romance, ce type de héros s’amendent toujours. Celui qui commence comme une sombre brute, agressive, dominatrice doit souvent s’excuser humblement et il change souvent du tout au tout dans le roman.

La lecture de romance repose sur une forte identification de la lectrice au personnage féminin du livre, c’est vrai. Donc observer la transformation d’un être imparfait en Prince qui ne sera jamais tout à fait charmant mais qui n’aura rien de l’ogre de service, savoir que cette transformation est due à sa rencontre avec l’héroïne/lectrice est profondément satisfaisant.

Doit-on en déduire que cette lecture est bel et bien dangereuse c’est à dire que toute lectrice va finir par s’imaginer que le sociopathe bien réel avec qui elle vit, le pervers narcissique ou l’abruti pour faire simple, va se transformer soudain ? Je ne crois pas. Et la romance a-t-elle un rôle dans tout cela ? Combien de femmes ont vécu ce genre de situation en espérant un changement sans jamais le voir venir et sans avoir lu la moindre romance avec une situation similaire ? Là aussi, la romance est plus un miroir de notre société que l’inverse et si on peut reprocher à la littérature sentimentale de coller d’un peu trop près à une réalité déplaisante et de prétendre l’embellir, elle n’a pas le pouvoir d’aggraver les choses.

Il est en effet peu probable que les lectrices confondent réalité et fiction. Elles pourront peut-être rêver que cela soit le cas mais savent bien que c’est bien plus compliqué que cela. La remarque vaut aussi, me semble-t-il, pour les jeunes lectrices, sans expérience et qui peuvent elles aussi se dire que finalement un copain abusif psychologiquement peut s’améliorer. La question est trop grave pour être évacuée d’un revers de main. Mais il me semble que ce type de reproches a été faits aux jeux vidéos, aux films d’horreur ou à d’autres phénomènes dérangeants. Combien de jeunes lecteurs impressionnables ont considéré normal les violences commises dans quelques films montrant des serial killers ? Combien de joueurs de jeux vidéo trouvent admissible de tirer à tout va sur des ennemis potentiels dans la vie réelle ? Là aussi, il faut aussi que les parents interviennent et mettent en perspective ce qui tombe sous les yeux de leurs enfants. L’éducation reçue, le modèle familial aussi font sans doute largement autant pour montrer ce qui est acceptable dans un couple qu’une romance mettant en scène la star dont on est fan.

Enfin, pour conclure, la romance elle-même va sans doute évoluer avec la société sur ce point. Il y a des années, dans chaque romance, l’héroïne se mariait à la fin et abandonnait son emploi, si elle en avait un, pour élever les nombreux bébés que le héros allait lui faire. Il y avait aussi ( mais c’était excessivement rare) des héros qui giflaient une héroïne. Ces deux situations ainsi que d’autres ont totalement disparu, tout simplement parce qu’elles ne sont plus acceptables ni acceptées par les lecteurs. Si jamais une auteure va trop loin dans la violence psychologique, ne doutez pas qu’elle ne vendra pas vraiment son roman et que les suivantes ne réutiliseront pas cette idée. Mais aujourd’hui, à tort ou à raison, ce type de héros, à condition qu’il change bien-sûr, fonctionne. Il y a même un courant de la romance, le dark érotica ( quasiment inexistant en français) qui est basé précisément sur ces contextes de violence. Si vous n’aimez pas cela, passez votre chemin mais je pense que de crier au danger et à la légitimation de la violence psychologique est hors de propos.

Car quelle est alors l’alternative ? boycotter ces livres ? En empêcher la publication ? Leur coller une mention comme sur un paquet de cigarettes "lire ce roman peut nuire au respect de la femme" ? Cela pose un autre problème largement aussi grave sur la liberté de chacun et sur la vision qu’on a de la lectrice de romance, trop jeune ou trop sotte pour comprendre le message subliminal du livre. Bref, la romance est un genre mal considéré d’ores et déjà et qui était finalement peu publié en français jusqu’il y a peu. Peut-être est-ce aussi la rançon d’un certain succès récent que de le voir attaqué ainsi.

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