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mardi 16 juin 2015

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Romance et sexualité féminine.

La romance est une littérature écrite pour des femmes par des femmes. Elle est aussi un genre particulièrement proche de notre société contemporaine mais dans sa forme la plus traditionnelle. La romance n’a que rarement bousculé des normes et quelques rares auteures ont réussi à faire exploser les codes de ce genre qui est sans doute l’un des plus corsetés. Beaucoup se contentent alors de suivre. Mais la romance aborde des thèmes qui permettent d’en savoir beaucoup sur l’état d’esprit des femmes et notamment sur leur sexualité. Il est question de relation sentimentale, elle est au centre de l’histoire, c’est la définition de la romance.

Depuis longtemps maintenant, une relation amoureuse est accompagnée d’une vie sexuelle épanouie. La romance l’a toujours sous-entendue, même dans ces versions les plus anciennes où il était inconcevable de parler de plaisir féminin. La solution était de tourner alors autour du pot ( si j’ose dire...), d’instaurer une tension sexuelle ( Delly, la vieille collection sentimentale du début du vingtième siècle y parvenait assez bien !) et de s’arrêter systématiquement aux portes des chambres après un pudique baiser qui était une sorte d’apothéose qui devait ( ou était censé ) laisser la lectrice pantelante. Ce baiser était toujours la conclusion d’une demande en mariage car une femme n’aurait su se donner sans avoir la certitude d’être faite une honnête femme après.

Si on lit les romances avec ce regard, il se dégage un portrait particulièrement triste et édifiant de ce qu’on pensait de la sexualité féminine jusqu’à il y a très peu de temps. La situation est encore très fragile d’ailleurs, et je ne parle ici que des femmes européennes car je doute que tout cela soit généralisable au monde entier. Nous avions écrit un article sur la romance en Algérie il y a quelques années qui prouvait amplement que le chemin reste long pour beaucoup de femmes dans le monde.

Pendant très longtemps, la romance a évolué en devant tenir compte du fait que, tacitement, parler de sexualité féminine était tabou et scandaleux . Il n’y a jamais eu de lois écrites contre cela, ni de censure ( quoique...) mais de l’auto-censure car qu’aurait-on dit alors de ces auteures qui écrivaient des choses aussi scandaleuses ? Et de ces lectrices ? Que dit-on encore quand on s’esclaffe grassement en parlant de « mommy porn » pour Cinquante nuances de Grey ? IL fallait que la morale soit respectée. Et que disait-elle cette morale ?

L’homme propose et la femme dispose

Je devrais ajouter : elle refuse souvent.

La romance pendant des années a joué avec cette idée. Quelques règles bien établies existaient :

- Le but ultime de toute romance était le mariage et le sexe était subordonné à la demande en mariage. Il a même été difficile de voir des relations sexuelles entre fiancés car il était mieux d’attendre la nuit de noces.

- La virginité était une obligation à cause du point précédent. Que penser d’une jeune femme non vierge ? C’est celle qui a cédé aux tentations avant le mariage et qu’est-ce que cela fait d’elle ? Je vous laisse répondre à la question. Il reste l’exception des veuves ( pas de divorcées, quelle horreur...) mais c’était très délicat car l’idée qu’un autre homme que le héros ait existé dans la vie d’une héroïne posait parfois problème. Le mariage n’avait alors souvent pas été consommé, la virginité était sauvée.

- Le livre était une lente montée en pression de la relation avec un aboutissement sexuel dans les dernières pages...ou pas... car parfois il était repoussé après l’épilogue. Cela pouvait être brillamment réussi mais très contraignant aussi pour une auteure.

Il a fallu alors trouver des subterfuges car avec de telles limites les scénarii devenaient répétitifs et limités. Une des premières à faire cela est Kathleen Woodiwiss dans les années 70. Son premier livre, Le loup et la colombe sort en 1974 et est un coup de tonnerre dans la romance car la sexualité y est bien plus explicite. Mais il fallait trouver des moyens de rendre cela acceptable. Car même si on est alors au moment de la libération sexuelle, rien n’est gagné. Oui, Emmanuelle, le fameux succès cinématographique érotique, sort à ce moment là ( la même année queLe Loup et la Colombe, 1974), si les hippies prônent l’amour plutôt que de la guerre et que les grandes expériences d’amour libre commencent alors, c’est réservé à de dangereux dégénérés, loin de notre société et des lectrices potentielles. Lire ces livres devient alors un moyen de voir cette libération sexuelle dans un cadre acceptable car il reste très codifié.

- L’héroïne découvre sa sexualité avec le héros. La plupart du temps même si elle a été fiancée ou mariée, elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’était un orgasme ni même qu’elle avait des zones érogènes.

- Elle n’exprime jamais ses désirs et tout est toujours initié par le héros, qui lui, est, au contraire, toujours très expérimenté. Elle cède alors aux hormones, il y a toujours l’idée que la chair est est faible, que la femme l’est aussi, que son corps domine son esprit. C’est pour le moins dérangeant, je pense, et directement inspiré d’une morale religieuse...

On voit alors des auteures jonglant avec ces impératifs dans une romance qui est souvent historique alors. La distance dans le temps permet d’introduire des idées qui seraient difficilement acceptables dans la période contemporaine. Par exemple, Kathleen Woodiwiss dans son premier ouvrage situe son intrigue au Moyen Age. Le héros est un conquérant qui va prendre l’héroïne comme une forteresse. Elle passe une grande partie du livre attachée à son lit et il lui impose des relations sexuelles. La seule chose qui rend cela acceptable est que nous sommes au Moyen Age donc avec des hommes brutaux et sauvages (!). L’auteure fait ainsi d’une pierre deux coups. On seulement elle permet des scènes d’une sensualité bien plus explicite ( comparées à celles que les lectrices lisent alors), mais elle joue aussi avec le fantasme du viol. Peut-on alors dire aussi que certaines lectrices se retrouvent alors certains aspects de leur propre vie sexuelle ? C’est possible mais difficile à dire.

D’autres auteurs vont alors emboiter le pas à Kathleen Woodiwiss et on assiste à la multiplication de scénarii parfois scabreux où l’héroïne cède au plaisir sexuel car elle a été droguée ( on lui a donné des aphrodisiaques !), elle est prise pour une autre, elle est prostituée ( mais cette trame est très souvent improbable avec des prostituées vierges ou à leur premier client !). Le tout est servi par un langage plus explicite, si l’on peut dire, que les Américains appellent « purple prose ». Ainsi, on parle d’organes sexuels et de plaisir avec des formules ampoulées. Le sexe masculin devient « une hampe de plaisir », le sexe féminin, « une grotte sacrée » et l’orgasme ressemble à un naufrage avec des phrases comme « le plaisir les balaya et ils échouèrent sur les rivages de la plénitude ».

Mais dans cette romance, le plaisir sexuel fait partie du couple et l’héroïne emplie de culpabilité est présentée comme un moyen pour un homme de trouver du plaisir dans son couple. Et fait encore plus révolutionnaire, l’héroïne peut en avoir aussi.

Les hommes viennent de Mars et ne pensent qu’au sexe, les femmes viennent de Vénus et ne couchent que par amour...

Cette forme de romance évoluera peu avec des auteures qui s’ingénient simplement à renouveler un peu ces thèmes mais avec une marge de manœuvre bien plus réduite. Dans les années 90, il y aura tout de même des avancées significatives avec des auteures qui vont largement faire avancer les choses. La tolérance est alors plus grande mais il reste encore difficile d’échapper aux schémas imposés.

Tout d’abord la romance se développe dans le domaine contemporain rendant tout de même un peu ridicule des vierges de vingt-cinq ans, qui n’ont jamais entendu parler de sexe. Ceci dit, il en reste et un des ressorts principaux des romances alors est que l’héroïne se refuse avec constance à un homme qui n’est jamais assez sérieux pour lui proposer autre chose qu’une relation purement sexuelle. C’est encore considéré comme insultant et contraire à ce qu’est une femme qui ne sépare pas sentiment et amour. Ce manichéisme durera très longtemps.

C’est aussi l’époque où plus qu’une sexualité à conquérir, les femmes s’imposent comme des êtres forts, multitâches ( épouses, amantes, mères, femmes actives...). C’est l’ère de la « working girl » qui a dû s’imposer dans sa famille, auprès de son époux, pour travailler, échapper aux modèles classiques. La femme des années 90 dans la romance conquiert alors sa sexualité mais un peu par hasard, elle l’a souvent oubliée, parce qu’elle avait tellement à faire à côté. Mais dans la romance, elles rencontrent souvent alors un homme qui va la révéler à elle-même, lui faire voir autre chose que son avenir professionnel. Donc l’idée que la femme ignore son corps, son plaisir et qu’un homme unique peut lui révéler est encore très présente.

Il est bien évident que le modèle précédent est atténué mais qu’il demeure très présent et que parfois les innovations des années 90 vont se mêler plus ou moins harmonieusement avec les traditions des années d’avant.

Cela dresse le portrait d’une sexualité féminine encore très timide, révélée, stimulée par un homme unique, le bon, car il n’y en a pas souvent deux et encore moins trois qui peuvent trouver la clé du plaisir féminin. Déprimant ! L’héroïne est la femme d’un seul homme ( alors que lui a été celui de beaucoup de femmes même si l’héroïne est mieux que les autres au lit comme ailleurs). Sa sexualité s’exprime encore de façon classique. Le summum de l’audace et de varier les positions sexuelles alors. Il n’est question de rien d’autres, quasiment pas de fantasme. Le cunnilingus est présenté comme un cadeau offert par le héros, amant patient et généreux. L’héroïne est toujours timide au lit, initie encore peu de choses et le héros décide encore beaucoup ce qui est acceptable ou pas. Ainsi, il commence à apparaître des fellations mais elles demeurent juste un élément de préliminaires.

Dans les années 90, il n’est plus question de savoir si le plaisir fait partie du couple ou pas, c’est un fait acquis et cela fait partie de ce qui fait une femme accomplie. Mais nous avons encore essentiellement des femmes qui attendent qu’on les révèle à elles-mêmes. Le mariage demeure aussi l’idéal et la vraie déclaration d ’amour du héros à l’héroïne.

Et puis, il y a des livres qui commencent à montrer que les choses évoluent. Linda Howard sort en 2000, Mister Perfect, une comédie romantique qui met en scène un alpha, le fameux Mister Perfect, un flic mal embouché, avec une libido très, très dynamique qui va complètement tournebouler une héroïne qui finalement ne demande que cela. Fait très intéressant, la première traduction de ce livre publié chez J’ai Lu est en littérature générale et non dans leurs collection romance de l’époque. D’ailleurs, jusqu’à cette époque environ, il est fréquent que les rares éditeurs de romance en France censurent les livres les plus érotiques, dont ceux de Linda Howard d’ailleurs, qui a une écriture particulièrement décomplexée pour son époque. Comme si les lectrices françaises étaient trop prudes pour lire certaines scènes...

Mister Perfect symbolise un peu la transition : l’héroïne profite totalement et sans complexe de que son alpha sait faire. C’est traité sur un mode amusant, dans un langage très franc et avec des scènes inhabituelles à cette époque louchant vers l’exhibitionnisme. Attention, ce n’est pas très explicite mais c’est naturel et direct. Ce livre a fait un peu de bruit, n’a pourtant pas créé un mouvement mais il est le signal que les héroïnes ne sont peut-être plus simplement des êtres à la sexualité qui s’allume en présence du héros mais ont des désirs, des fantasmes qu’elles entendent réaliser, pas forcément dans le cadre d’une relation suivie et stable.

Et nous arrivons à la période actuelle, celle qui a commencé dans les années 2000 mais a éclaté dans les années 2010 et dont il est difficile encore de savoir où elle ira avec le manque de recul que nous pouvons avoir.

Je suis une femme, j’aime baiser et je vous emmerde.

Bon, la formule est un peu brutale et va au-delà de ce que l’on peut trouver dans la plupart des romances aujourd’hui. Il faut y aller doucement tout de même ! Mais quel changement… Si Kathleen Woodiwiss est arrivée en même temps qu’Emmanuelle, l’évolution de nos romances a sans doute été influencée par Sex and The City. La série télé américaine a été diffusée entre 1998 et 2004 aux US et montrait sans doute pour la première fois, une bande de copines ( c’est devenu si fréquent dans la romance moderne) qui parlaient de sexe et pas forcément d’amour ni de mariage.

- Tout d’abord les vierges naïves commencent à devenir plus rares. Si elles n’ont pas encore perdu leur hymen, nos héroïnes savent très bien de quoi il retourne, ont fait leur éducation sexuelle à une époque où il n’est pas difficile de trouver des images, des témoignages, des films. La plupart des héros, fort jeunes, garçons ou filles du NA regardent des pornos, le disent et en connaissent un rayon sur la sexualité.

- Deuxième nouveauté, les héroïnes connaissent la masturbation, la pratiquent sans problème si elles sont en couple ou pas, depuis longtemps. C’est une forme de sexualité assumée.

- Troisième point, les sextoys font partie de la panoplie obligatoires de toute jeune femme dans la romance. Coincée ou pas, elle en a un ou plusieurs à portée de son lit.

- Enfin et c’est vraiment nouveau, le mariage demeure un point d’orgues de la relation amoureuse mais n’est plus une fin en soi. Ce qui importe c’est de trouver l’homme de sa vie, celui qui va cumuler une extrême patience, la gentillesse, la virilité, le fait d’être protecteur mais pas possessif, la compréhension de cet être étrange qu’est sa compagne, un talent incomparable au lit, la loyauté, la fidélité, la capacité de faire la cuisine, s’occuper des enfants, de plaire à sa mère, sa grand-mère mais également à sa meilleure amie, son copain gay....Euh... lecture fantasme, la romance ?! Vous l’aurez compris, cela met la barre très haut et ce qui importe alors c’est que l’héroïne puisse s’accomplir totalement et notamment sexuellement.

Elle a donc très peur de s’engager, de se tromper ( avec de telles exigences, on peut le redouter !) et elle va donc tester les mecs comme le reste. Elle a aussi une sexualité, des désirs, qu’elle exprime clairement. Les héroïnes ont parfois des pauses dans leur vie sexuelle et elles en souffrent et le disent. Elles regardent les autres hommes, peuvent même les trouver à leurs goûts. Le développement de certains histoires avec des triangles amoureux montrent que parfois le choix entre deux hommes est compliqué ( en passant, vous noterez qu’il y a rarement des romances où un homme hésite entre deux femmes, évidemment...). Il demeure une nette différence entre sexualité masculine et féminine. Les femmes ont souvent encore du mal dans la romance à envisager des rapports sexuels détachés de tout sentiment. La nouveauté serait plutôt que l’homme commence souvent aussi à penser comme cela mais c’est encore très nouveau.

Et puis, elle a envie de jouir autant que d’avoir un compagnon. Elle a aussi envie de jouir mais de façon diversifiée. La romance qui adore les normes en a fixé aussitôt de nouvelles. Dans les années 2010, une romance appartenant à ce courant dit de la new romance comprend des scènes de sexe explicites, avec en général du sexe oral ( pour les deux protagonistes), assez fréquemment du sexe anal, des jeux divers avec toutes sortes d’accessoires allant des cordes et menottes, aux sextoys en passant par des jeux avec de la nourriture, des fantasmes divers. Du coup, le panel de sujets s’est clairement étendu allant chercher du côté du sexe tabou, par exemple.

Il est loin le temps où l’héroïne découvrait le mot orgasme avec le héros. Evidemment, vous avez encore des livres qui jouent là-dessus, pour mieux dévergonder l’héroïne dans les pages qui suivent ! Il n’est pas rare de voir ainsi une héroïne commencer vraiment de presque 0 dans le domaine sexuel et devenir très douée en peu de temps ( oui, il y a un vrai problème de crédibilité mais c’est de la romance !)

Dans le même temps, le langage est devenue très explicite, peut-être trop parfois, trouvant mal son équilibre entre mots trop scientifiques ou littéraires et langage hyper familier. Mais on appelle un chat , un chat ( oui, je sais….) le clitoris, le point G, tous les organes génitaux masculins et féminins sont clairement évoqués.

Pas facile alors de savoir sur ce que cela révèle de la sexualité féminine. Il n’est pas question de faire une transposition simple : si cela existe dans la romance donc c’est ce qui se passe dans la réalité. Non, la romance est une littérature de fantasmes et ces héroïnes hyper sexuées, qui ont des espèces de dieu du sexe dans leur lit et sont capables elles-mêmes de devenir multi-orgasmiques lors de leur premier rapport ne sont pas forcément ce que sont ou rêvent de devenir toutes les femmes mais cela révèle un bouillonnement de désirs et de revendications à une sexualité affirmée, pas forcément rattachée à un seul homme ni au grand amour de sa vie. Si l’héroïne des années 90 voulait être une femme active, celles des années 2010 veut être une femme capable de passer de son rôle professionnel la journée, à celle de mère en soirée ou le week-end, et celle d’amante du soir ( loin de moi l’idée que le sexe est réservé à la nuit, mais cela était plus facile à formuler ainsi !).

La romance demeure un miroir forcément déformé de la société dans laquelle nous vivons. Comme elle est écrite par des femmes pour des femmes, il est intéressant de voir comment elle a fini par prendre un peu d’indépendance, quitte à affirmer des positions qui choquent encore. Comment expliquer sinon le péjoratif terme de « mommy porn » donné à Cinquante Nuances de Grey et les nombreux avatars qui ont suivi et arrivent encore ? Le plus étonnant c’est que cela n’a pas rebuté beaucoup de femmes, bien au contraire et que de plus en plus, elles affichent ce qu’elles veulent.

Le danger, car il y a toujours un revers de la médaille, est que certains n’ont retenu que cela de la « new romance » et que pour certains auteurs/éditeurs ce qui importe maintenant est d’allécher le lecteur en collant l’adjectif « érotique » ou tous les synonymes possibles et en multipliant les scènes de sexe aussi inutiles qu’identiques. Mais là aussi, les bons noieront vite les médiocres !

Pour le reste, la romance ne révolutionnera rien, c’est un genre conventionnel qui suit les modes. Mais dans une époque où les femmes et leurs droits ne sont pas respectés partout y compris dans notre beau et libre pays, qu’un genre aussi marqué féminin, affirme haut et fort, cette revendication au plaisir, et même de le refuser ( vous savez, ce mot « non » qui veut vraiment dire « non »...), c’est tout de même très intéressant !

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