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samedi 19 décembre 2015

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Etat des lieux de l’édition de romance francophone

L’évolution du marché de la romance francophone est telle actuellement qu’un état des lieux régulier me semble nécessaire. Ce constat est le mien, sans doute pas celui de tout le monde et mon but n’est pas de classer les meilleurs, de distinguer les bons et les mauvais, mais de mettre en évidence un certain nombre de pratiques et de tendances qui me poussent à m’interroger.

Il semble maintenant acquis que la romance, longtemps gardée en France dans un placard tenu par quelques maisons d’éditions dont on se moquait largement, a pignon sur rue et est revendiquée par beaucoup comme un genre digne de ce nom et, surtout, lucratif. Il l’était déjà avant pour les quelques maisons d’édition en question qui existent depuis suffisamment longtemps pour montrer qu’il y avait un marché français. Qu’on le découvre aujourd’hui, que l’on soit auteur, éditeur, libraire, m’étonne toujours. Le nombre de publications a donc explosé et, si vous avez comme moi un site, un blog, vous ne pouvez pas l’ignorer. Car vous êtes forcément sollicités pour « parler » des publications en question, par l’auteure autoéditée, la maison d’édition, ou même à titre personnel, contactés par des auteurs qui publient ou vont le faire. En général, cela passe par un demande d’amitié Facebook qui, dès qu’elle est acceptée, est suivie d’une demande de « like » d’une page auteur. Sans commentaire.

Ce qui m’interroge bien davantage est la qualité de la romance francophone. Le raisonnement logique serait de se dire que tant de publications, tant de nouveaux auteurs devraient faire surgir des perles et des lectures inoubliables. C’est en réalité ce qui s’est passé avec la romance anglo-saxonne. Sans remonter à la nuit des temps, mais à la période post Fifty Shades qui n’était que la partie émergée d’un iceberg qui a balayé l’édition anglo-saxonne, il est apparu un courant marqué par des auteurs comme Colleen Hoover, Jamie McGuire, Samantha Young, Jennifer Armentrout, SC Stephens... Il était issu de l’autoédition, de la fanfiction, de toutes petites maisons d’édition, preuve que la qualité et le renouveau peut provenir de là. Mais la grosse différence entre ce qui s’est alors passé et ce que nous connaissons dans la romance francophone est que non seulement seules les meilleures des auteures, présentant une vraie qualité littéraire (si, si, ça existe dans la romance !) ont émergé, mais que cela a surtout créé un courant nouveau, qu’il a fallu nommer. Que vous l’appeliez New Adult ou maintenant New Romance, parce qu’en fait, la romance en est ressortie rajeunie, il faut reconnaître que la littérature sentimentale, surtout contemporaine, a profondément changé.

En France, le processus a forcément été différent, puis qu’il a emboîté le pas à ce qui se passait aux États-Unis, dans les méthodes, dans l’engouement pour l’écriture et la découverte de nouveaux auteurs. Mais peut-être pas dans l’émergence d’une romance nouvelle et pas vraiment non plus dans une romance francophone qui a son identité. Attention, certaines auteures ont dépassé cela, ont créé une romance qui s’est réapproprié les codes à merveille et savent donner leur "touch" francophone. Ce n’est, à mon sens, pas un mouvement généralisé et surtout, la profusion de parutions donnent une impression de désordre, d’une masse confuse d’une qualité aléatoire. Pour moi c’est le principal problème. Quelle est l’identité de la romance francophone ? Quand vous lisez une romance anglaise ou même australienne, vous ressentez une différence. Les Anglaises n’abordent pas l’amour et les relations de la même façon que les Américaines, par exemple.

Que font les Francophones ?

Prenons un exemple. Nous considérons les Américains comme très puritains et il est vrai que la romance transmet parfois des idées particulièrement traditionnelles. La romance est souvent construite de telle façon que l’apogée d’une relation amoureuse est le mariage et la naissance d’un enfant. Est-ce que ce schéma correspond encore à la vie d’aujourd’hui dans notre pays ? Pourquoi les succès de certaines romances francophones médiocres reprennent strictement ce précepte qui ne nous correspond guère ? Sans doute parce que c’est plus facile. Mais aussi parce que le goût des lectrices a été formé par des années de traductions de VO, et que ce schéma est inscrit en nous (même si certaines romances anglo-saxonnes s’en éloignent aujourd’hui) et qu’il est bien plus facile de se couler dans ce moule que de vouloir le changer. Mais quel espoir les auteures de romance ont-elle de se distinguer alors, en position de suiveuses, d’auteurs qui font comme « les grandes Américaines » ? Quasi aucune. Et surtout, est-ce qu’il faut en permanence attendre un changement outre-atlantique pour voir nos auteurs bien de chez nous innover ? Déprimant tableau.

Alors à qui la faute ?

Tout le monde est responsable. Et si certains se contentent très bien de la situation actuelle, il manque encore trop de vrais succès à la française pour penser que c’est la bonne solution de continuer ainsi. Il y a surtout ce plafond de verre de l’édition qui est le passage dans une « grande » maison d’édition et surtout à la distribution papier ( et la promotion qui peut l’accompagner) qui est en train de devenir le Graal de certaines auteures.

- Tout d’abord, il y a les lectrices qui sont souvent arrivées dans la lecture avec Cinquante Nuances, par Cinquante Nuances et dont la lecture est devenue compulsive, insatiable et communautaire. On se retrouve sur les réseaux sociaux pour parler de ses livres préférés, de ses auteurs favoris, pour se passionner sur ce qui va paraître, échanger des photos, des teasers... Attention, il ne s’agit que d’une partie du lectorat, celui qui est beaucoup sur les réseaux sociaux et qui lit sous format électronique (ce qui est très minoritaire encore dans l’édition française). Ces lectrices sont actives, disciplinées et adorent échanger avec leurs auteurs favoris, ce qui est rendu très facile par les réseaux sociaux uniquement si l’auteur est francophone. Les Américaines sont souvent très accessibles et professionnelles, mais ne parlent que rarement français... Ces lectrices en réseau ont une vraie force commerciale. Elles diffusent des titres, des noms, s’intéressent à tout ce qui sort et ont établi, il faut bien le reconnaître, parfois des critères de qualité, bien faibles. On peut lire ainsi des phrases qui me laissent bouche bée du genre « ah, oui, il y a des fautes d’orthographe tous les deux mots, mais c’est un travail artisanal/c’est un premier livre/l’auteure a été relue par sa mère/elle n’a pas encore les moyens d’acheter un logiciel de correction professionnel. ». La lectrice VO que je suis n’a jamais croisé des livres publiés dans cet état en anglais et celles qui ont raté leur première sortie à cause de problèmes de forme ont reçu des reproches bien sentis (comme Jay Crownover, bientôt en français d’ailleurs, pour son tout premier roman, Rule ; mais ça n’atteignait jamais le niveau de certaines publications françaises). Maintenant, un livre peut alors être auto-édité ou publié par des petites maisons d’édition bien peu professionnelles avec la mention « il n’y a que quelques fautes, ça va ». C’est faire bien peu de cas du respect dû au lecteur qui lui, paye un prix digne d’un travail parfait. C’est aussi penser qu’un tel niveau de français va sans doute conduire à des phrases bancales, un vocabulaire pauvre... c’est dénier le droit à la romance d’avoir aussi un style littéraire soigné. Cela, je ne peux pas l’admettre à titre personnel. Ces lectrices sont aussi très demandeuses de schémas assez similaires, répétitifs, qui ressemblent beaucoup aux livres qui les ont fait basculer dans ce type de lecture. Le moindre changement étonne et le but est d’éprouver des émotions fortes. Peu importe alors le style, la cohérence, la recherche d’un contexte solide, l’innovation, il faut réagir, pleurer... Cela induit d’ailleurs une sorte de surenchère où il faut des successions de drames pour émouvoir... C’est normal, on s’habitue à tout...

- Les auteures, elles-mêmes. Trop pressées, trop avides, trop victimes du miroir aux alouettes et du succès météorique parfois un peu exagéré de quelques-unes d’entre elles. L’idée est alors « pourquoi pas moi ? » et en effet, pourquoi ne pas se lancer ? Tout le monde peut le faire. Ce qui est gênant est qu’il faut être lu, et cela est le but de toute personne qui écrit, mais surtout il faut vendre. Naïvement, je pensais et pense encore un peu (on ne se refait pas !) qu’un auteur qui est lu même gratuitement est heureux, mais au nom de « toute peine mérite salaire », la plupart des auteurs refusent la mise en lecture gratuite. Non, ils veulent être édités, réaliser un vieux rêve et compter les ventes. Les auteurs vous tiennent d’ailleurs très au courant de cela en publiant les premières places sur les plateformes de vente. Tout le monde gagne. On se croirait lors des soirs après une élection ou à la fin d’une manifestation où chacun a son chiffre et son motif de satisfaction. Écrire devient alors une façon de gagner des sommes substantielles d’argent (rarement assez pour partir vivre sous les tropiques et boire des cocktails au bord d’une piscine jusqu’à la fin de sa vie mais quand même !) et de se tailler une renommée assez rapide dans le milieu des lectrices évoquées plus haut. Gratifiant et lucratif, écrire devient intéressant, mais ne pousse pas à prendre son temps ni à innover, ni même à soigner son travail. Vite, précis, si l’auteure a suffisamment de « talent » pour trouver son « lectorat », il faut foncer.

- Les plateformes de vente : elles sont indispensables aux auteurs. Elles offrent des possibilités très intéressantes. Vous avez un petit texte ? Vous pouvez le mettre en vente sur une de ces plateformes. Celles-ci n’ont aucun critère de qualité, de contenu, ni rien. À la limite, votre écrit peut être retoqué pour pornographie, indécence, mais pas pour la qualité déplorable de la forme ou du fond (encore moins). Cela nivelle terriblement la production vers le bas. Surtout que le système de notation que proposent ces plateformes sont plus que sujet à caution. Que dire lorsque vous avez 80 avis hyper positifs sur un roman qui a aussi une petite dizaine d’avis très mauvais soulignant que la forme est mauvaise, le livre incohérent, le travail indigne de publication ? Ce système n’a aucune fiabilité, par contre il est très utile pour les auteurs, car des avis nombreux attirent forcément l’œil, mettent en avant certains romans. Cela contribue à l’impression de confusion et de qualité médiocre, car si finalement les mieux et les plus notés sont de cette qualité que l’on qualifiera de contestable, qu’en est-il des autres ?

- Les plateformes comme Wattpad ou Fyctia, les concours d’écriture : là aussi, voilà une bonne idée de départ, qui a fait le succès d’Anna Todd et avec une structure un peu différente, celle de la fanfiction, de EL James. Pour les auteurs, c’est une formidable façon de s’exprimer, gratuitement, une façon de promouvoir son livre et d’élargir ce fameux lectorat. L’idée est celle des radio-crochets : il y a sûrement des talents cachés qui n’ont pas encore pu s’exprimer. Oui, mais tout de même, il faut savoir chanter pour espérer faire les « prime time » des télés, sinon, on fait rire la France entière dans le bêtisier de l’émission. Dans la romance francophone, savoir écrire semble plus simple que savoir chanter. Certains écrits qui ont du succès font douter du réel talent d’écriture, mais peu importe, il y a déjà des livres publiés issus de succès sur ces plateformes. Quant aux concours, organisés par les maisons d’édition qui ont pignon sur rue, ils laissent un peu perplexe. La qualité n’est pas renversante. Peut-être faut-il laisser un peu de temps et de recul à ces concours, mais pour le moment, ils servent de publicités gratuites à certaines et contribuent à la confusion sur la qualité.

- Les "petites" ME : Beaucoup, de façon sincère ou plus mercantile, ont vu dans la création d’une petite maison d’édition la possibilité de se publier, avec ses amies, plutôt que d’entamer la pénible démarche de proposer ses manuscrits ailleurs. Mais voilà, il y en a de plus en plus, avec des moyens amateurs, car avec très peu de ressources financières au départ, mais avec des possibilités de réussite assez importantes. Pour l’éditeur, cela peut se faire avec très peu d’argent au départ, puisqu’il peut, ou il tente de le faire croire, se passer d’un comité de lecture professionnel et rémunéré, de bêta lecture sérieuse, de relecture professionnelle... Il faut publier et vendre vite dans ces conditions. Toutes, et c’est le moins que l’on puisse dire, n’y arrivent pas correctement. Je ne développerai pas les exemples qui laissent songeurs sur un livre publié trois semaines après le point final de l’auteure et dont la dernière version est relue vite fait mal fait, la veille de la publication... Certaines petites maisons s’en sortent admirablement bien dans la qualité. Elles sont trop rares.

- Les "grosses " ME. Ce sont des petits nouveaux dans la romance, la plupart sont arrivés tardivement dans ce genre qu’ils ne connaissent pas bien. Le constat a été simple : des livres comme Cinquante nuances ont fait des cartons donc il y a matière à publier, à investir dans ce genre. Le premier réflexe a été de se tourner vers les Anglo-Saxonnes, pour plusieurs raisons. La première est que toutes ces auteures en français très inspirées par les dits succès n’étaient pas encore là, que certains livres sont de pures réussites et qu’il fallait que les Francophones puissent les lire et qu’enfin, c’est un investissement très sûr. Si une romance a eu un gros succès outre-Atlantique, il y a de bonnes chances que cela fonctionne correctement chez nous au moins. Le travail d’édition a déjà été fait. Le risque est donc faible et l’on peut passer à l’édition papier, bien plus coûteuse et risquée que l’édition numérique. Et puis, il faut investir, promouvoir, distribuer... toucher aussi un public bien plus large, ce fameux lectorat garantissant le succès et qui est encore très majoritairement bloqué sur le papier en France. Le vrai succès ne passe que par là. Car si n’importe qui peut faire imprimer son livre, sa distribution et surtout sa coûteuse promotion ne sont pas à la portée de tous. Or, les grosses maisons d’édition sont encore frileuses et un peu désarçonnées par ces manuscrits trop nombreux qui leur arrivent, mal écrits, avec des auteures qui affichent leurs chiffres de ventes précédentes avec arrogance. Cela fait sortir du lot les autres, mieux écrits, plus travaillés au moins, mais qui ne sont parfois que le borgne au royaume des aveugles. Il n’en reste pas moins que les grosses maisons d’édition tiennent peut-être la solution du problème en mettant la main à la pâte et en éditant des auteures francophones, en travaillant sur leurs textes, en prenant des risques, en sélectionnant les vrais bons et pas ceux qui leur proposent de publier en papier un roman qui a déjà eu son petit succès en numérique. C’est frileux et cela contribue à la confusion dont je parle.

- Il reste les blogs, sites, forums, pages Facebook, les innombrables personnes qui se sont mises à chroniquer les romances. Comment exister aujourd’hui dans la masse ? Comment parvenir au Graal de la blogueuse (oui, il y en a un pour elles aussi !), le service de presse (SP) ? Comment avoir enfin la possibilité de remercier X ou Y qui a « si gentiment envoyé ce livre en SP » indiquant par la même aux collègues qu’on a enfin accès au Graal ? Comment gagner l’attention d’une auteure ou d’une maison d’édition, la convaincre d’établir un partenariat ? Le rôle de ces pages... est à relativiser. Oui, ils peuvent donner un éclairage, attirer le lectorat d’une telle vers telle autre et faire sortir de l’ombre des livres qui n’auraient pas forcément dû en sortir. Mais, cela reste assez limité, car là aussi, pour faire cela, il faut parler de tout le monde, dire la même chose que son concurrent. Encore une fois, la clarté sur les livres vraiment à lire et les autres n’est pas évidente. À force de trouver tout très bon, il est difficile de faire sortir un roman ou un auteur du lot. Il y a aussi peut-être à prendre en considération la déontologie qui fait qu’il faut rester totalement impartial vis à vis d’un roman, y compris quand X ou Y vous l’a si gentiment envoyé. Au passage, X ou Y, attaché de presse, ne fait alors que son travail...

Vous l’aurez compris, je reste encore un peu sceptique et surtout je crains que le manque de clarté, l’espèce de masse confuse qui s’agite dans la romance francophone en ce moment cache ce qui est très bon. Car il y a d’excellents auteurs, certains ont le succès qu’ils méritent, d’autres pas. Je pense aussi que la romance française a encore à se trouver une identité et chaque fois que je trouve quelqu’un qui sort du lot, soit par son style, ses idées, sa construction... c’est une vraie satisfaction. Pour moi, la balle est dans le camp de tous ceux dont j’ai évoqué les responsabilités. En tant que lectrice, je pense que nous en avons une très importante, car auteurs/éditeurs/plateformes de lecture ou de ventes dépendent des lecteurs. Profitons de cette position que nous avons pour exiger le meilleur !

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