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mardi 26 janvier 2016

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La série littéraire ou l’art de presser le citron

Il y a quelques années, la série littéraire n’existait pas du tout dans le paysage littéraire français. Comme dans d’autres domaines, tout a changé avec la parution de Harry Potter ou de Twilight. Soudain, de bons gros livres n’étaient pas forcément la fin d’une histoire, mais un épisode. L’interêt a été très vite compris : capter un lectorat avide de lire la suite, qui attendra avec frénésie , si on lance la promo comme il faut, la sortie du second tome et des suivants, tout en relançant la vente du premier…Voilà de quoi faire rêver éditeurs et auteurs.

Ce n’est pas vraiment un phénomène nouveau, de grands noms de la littérature d’antan (mais la plupart n’avaient pas la notoriété ni le respect qu’on leur porte aujourd’hui) ont fait leur carrière ainsi. Eugène Sue écrit Les Mystères de Paris à la ligne, Dumas, Balzac et Hugo travaillent également comme ça. Cela avait déjà la même fonction : captiver un public « abonné », et si l’on perd quelques adeptes en cours, on en récupère aussi donc le calcul demeure très intéressant.

En même temps que la New Romance a débarqué sa stratégie commerciale. Cette New Romance n’a rien inventé, elle a surfé sur une vague que la romance paranormale ou la littérature fantastique avaient créée. C’est ainsi qu’il est presque normal d’avoir une série et que les lecteurs s’étonnent lorsqu’un livre est annoncé comme indépendant ou « stand-alone », comme on dit Outre-Atlantique.

Il existe toutefois plusieurs types de séries :

- La série pour laquelle chaque tome porte sur un couple dont l’histoire se conclut à la fin du livre, mais que l’on croise au cours de prochains ouvrages consacrés à leurs amis, frères et sœurs… Rien n’empêche alors de poursuivre l’histoire par une nouvelle ni d’avoir un fil rouge qui se déroule de tome en tome. C’est sans doute la version la moins agaçante pour le lecteur. Dans la plupart des cas, il peut s’arrêter quand il le souhaite, commencer la lecture au troisième tome si les deux premiers ne l’intéressent pas. Il n’est pas obligé de faire une fiche de lecture pour se souvenir de ce qu’il a lu six mois (et parfois bien plus…) et trente autres livres auparavant.

- La série portant sur un héros ou une héroïne récurrents dont l’histoire personnelle évolue à chaque livre, mais qui a une aventure indépendante dans chaque tome. On trouve ce modèle dans la littérature paranormale ou policière avec, en général, un sous-titre sur le nom du personnage principal. Cela peut durer très longtemps aussi. Laurell K. Hamilton et sa série infinie, Charlaine Harris et les tomes finaux de sa Sookie en sont les témoins. Difficile d’arrêter une série qui marche lorsque les lecteurs demandent (et achètent) toujours la suite. L’éditeur et l’auteur ne peuvent qu’être tentés de continuer, même quand l’inspiration est tarie. Dans ce cas, j’’oserais dire qu’il faut savoir terminer une série.

- La série « feuilletonnante ». C’est la série qui porte sur un couple dont l’histoire va se décliner en deux, trois, quatre cinq… vingt parties. Tout est possible. C’est assurément la version la plus agaçante. Tout est réuni pour démontrer au lecteur qu’il a un porte-monnaie et que c’est tout ce qui intéresse. Composée d’épisodes courts, l’histoire se termine à chaque épisode avec un cliffhanger (c’est à dire avec un rebondissement final inattendu et/ou inachevé). Prenons un exemple : l’héroïne est tranquillement en train de dîner, on sonne à la porte, elle ouvre et reste bouche bée devant son visiteur. Il n’y aucune autre info supplémentaire et en général, on a une seule envie : ouvrir le tome suivant, évidemment pas encore sorti… On peut se lasser d’attendre ou pas… Au final, si on achète toutes les parties, on finit par dépenser une coquette somme et, souvent, quelque temps plus tard, une intégrale sort, un peu moins chère, mais pas beaucoup, et vous fait regretter : 1) d’avoir été assez influençable pour avoir acheté toutes les parties sans penser à attendre l’intégrale (avec bonus, goodies…) 2) d’avoir fait traîner en longueur une histoire qui aurait nécessité bien moins de pages et de parties, et donc d’argent.

Il n’y a pas que des désavantages à ce type de publications. Attendre la suite d’une histoire a un côté passionnant, parfaitement utilisé par la télé ou le cinéma. Le format souvent court des parties, surtout dans le dernier cas, permet d’être lu très vite, dès la sortie, entre deux autres livres plus longs.

Mais il serait très hypocrite d’y voir une façon de satisfaire le lecteur. Il s’agit purement de marketing et il faudrait être bien naïf et irréaliste pour condamner cette petite astuce des éditeurs et auteurs qui capitalisent ainsi sur un nom, un titre. Mais, comme toujours, il peut y avoir des abus et donc un danger de tuer la poule aux œufs d’or. Pourquoi couper en deux un roman publié en un seul tome en version originale ? Est-il raisonnable de décliner une histoire sur plus de douze tomes au risque d’étirer une intrigue parfois bien faible au départ ?

Pour qui l’auteur prend le lecteur qui attend tranquillement la suite d’une histoire quand, au lieu de la poursuivre, il se lance dans une autre série à épisodes, repoussant de ce fait la sortie de la fin de la première de quelques mois encore ? Car, oui, un auteur n’est pas un robot et ne peut donc pas écrire deux séries en même temps. Mais le lecteur ne peut pas non plus en lire deux à la fois, il a parfois la mémoire qui flanche et plus très envie de savoir la fin d’une histoire.

Finalement, est-il toujours nécessaire de publier plusieurs tomes sur un couple, au risque de copier le schéma de sagas déjà publiées (la surprise est bien moindre) ? Est-il normal aussi d’annoncer une trilogie et de la transformer en série de cinq tomes, car après réflexion, on a davantage à dire… et à gagner ?

L’agacement est de plus en plus évident auprès du lectorat. Il veut bien payer et attendre, mais pas être ouvertement, voire cyniquement plumé. À titre personnel, ma première vérification est de savoir si un livre qui sort est unique ou pas. Et si je dois avoir la totalité de l’intrigue répartie sur trois tomes, je ne commence jamais le roman avant la parution complète. Et parfois, j’oublie cette série si l’attente est trop longue et je ne la lis jamais. Eh oui… Donc, le calcul est-il si bon ?

Quelques auteurs et éditeurs font aussi des efforts en publiant, quand c’est possible, les tomes de façon plus rapprochée. Mia Sheridan, bientôt publiée en France a, par exemple, sorti un duo de romans en même temps. Le nombre de pages empêchait un livre unique, mais pas une sortie simultanée.

Quand un éditeur publie chaque mois un épisode d’une série, il fait aussi l’effort de ne pas abandonner le lecteur, suspendu dans le vide. Ce n’est pas miraculeux, mais montre un brin de considération qui n’est pas désagréable.

Une fois de plus, cette forme de littérature très populaire montre à quel point elle est au croisement de la création artistique et d’intérêts financiers bien sentis. De nombreux choix, dont celui de publier en série, sont faits pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’art ni l’inspiration de l’auteur. Un couple qui se déchire à belles dents peut le faire sur des centaines de pages, il suffit de réinventer le même schéma autant de fois qu’il est nécessaire. Et, une fois de plus, en tant que lectrice, je préfère une bonne romance courte, pourquoi pas une série, mais qui ne s’étire pas à l’infini et qui ne laisse pas la désagréable impression d’être un citron que l’on va presser jusqu’à la dernière goutte.

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