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lundi 13 janvier 2014

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Interview de Alexander Maksik

De passage à Paris pour promouvoir son nouveau roman, La mesure de la dérive, paru aux éditions Belfond le 8 janvier 2014, l’écrivain américain Alexander Maksik, francophile m’a accordé un interview dans un appartement cosy au dernier étage d’un immeuble, sous les toits, joli cliché ! Mais, cette ambiance était si agréable et si tranquille que cela nous a permis un échange aussi chaleureux que complice. Discret, introverti (il déteste très perceptiblement parler de lui) mélancolique mais souvent souriant, notre écrivain s’est glissé dans le ressenti d’une jeune femme noire échouée dans un coin touristique de Grèce. Merci à Alexander Maksik pour sa disponibilité, sa passion pour son héroïne profondément émouvante... et aussi pour son thé vert, et comme toujours merci à Diane !

Blue Moon : Que pouvez-vous accepter de nous révéler sur vous « personnellement » ?

C’est la première interview que je fais en français ! Alors, je suis américain, je suis né à Los Angeles, mais j’ai grandi en Idaho. J’ai vécu en France pendant presque sept ans où j’ai enseigné. Je suis retourné en Amérique il y a quatre ans et maintenant je vis à New-York. Je suis surtout un romancier, mais j’écris aussi des petits articles pour les magasines de voyages etc... En effet, j’ai passé beaucoup de temps en Europe, à Santorin (Grèce), en Italie, en Espagne...

Blue Moon : D’où viennent vos influences dans l’écriture ? Vos auteurs préférés et ceux qui vous ont influencé ? Les livres qui vous ont marqué ?

Ce n’est pas original, mais j’ai passé mon adolescence en Idaho où Hemingway est enterré. Quand j’avais quatorze ans, je me suis rendu à cet endroit. J’étais aussi fasciné par ses écrits que par sa vie. Quand j’ai découvert « Paris est une fête », je me suis dit : Un jour, j’irai vivre en France ! (rires) Je sais que c’est un cliché mais c’est vrai. Le livre qui m’a beaucoup marqué c’est Le soleil se lève aussi (ou Fiesta - the sun also rises). Ce que je préfère, ce sont ses courtes histoires, ses nouvelles.

Blue Moon : D’où vous est venue l’idée du roman « La mesure de la dérive » ?

Je suis donc né à Los Angeles, et je me suis toujours intéressé à la vie des émigrés, il y en a beaucoup là-bas. Ce qui m’interpellait, c’est de savoir comment après avoir passé la frontière, ces gens parvenaient à se recréer une existence. J’avais dix ans, je parlais avec les marchands de fruits au bord des routes... Ce n’était même pas d’un point de vue politique, ou même social, mais moi qui adore les histoires, c’est ça en fait qui me passionne, cet aspect universel. Je regarde les documentaires, les interviews, ce côté humain est pour moi fondamental.

Quand je suis arrivé en France, j’avais dans l’idée d’un pays très ouvert, j’étais très optimiste. J’ai été déçu, et en ce sens, ce fut une vraie éducation. J’habitais alors dans le 6ème arrondissement, un endroit plutôt « fermé ». Quand j’ai visité les autres quartiers, notamment vers Chateau d’Eau, (10ème arrondissement) je parlais avec les gens, comment ils étaient arrivés à Paris, avec ou sans papiers. Comme je l’ai dit, j’ai voyagé aussi beaucoup, surtout en Italie, où ma copine était étudiante dans une toute petite ville . Un jour, j’ai vu un homme grand, noir, qui entrait dans un petit jardin. Je le regardais car il était le seul noir que j’ai vu dans cette région. En fait je n’ai pas parlé avec lui, mais alors je me suis demandé quelle était son histoire, comment était-il arrivé etc... Et c’est là que l’idée du roman m’est venue en tête.

Cela fait plusieurs années. J’ai commencé avec un Sénégalais, qui arrivait en France, voyageant entre Paris et Val d’Isère, pour conduire une autoneige. Cela ne fonctionnait pas... J’ai essayé différents personnages, d’autres classes sociales, d’autres niveaux d’éducation et chaque fois, cela ne sonnait pas totalement juste. C’était seulement un sensation mais quelque chose n’allait pas. Puis je suis tombé sur Jacqueline comme une évidence. Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi une jeune femme libérienne, mais j’ai adoré sa voix... puis après quelques semaines, je l’ai adoré elle ! Elle et sa mère, le mélange des deux. Je ne sais pas pourquoi, c’est aussi bizarre que mystérieux. Je suis tombé amoureux d’elle, j’ai rêvé d’elle tout le temps.

Blue Moon : Même si les exactions au Libéria où il n’y a ni « méchant » ni « gentil » constituent le point fort du récit... nous pouvons généraliser à toutes les oppressions du monde moderne où l’on tue pour tuer : la Syrie, ou maintenant le Mali, Centre-Afrique et autres pays. Pourquoi avoir choisi le Libéria plutôt qu’un autre ?

D’abord, mon idée première était d’écrire sur quelqu’un du monde francophone, mais après je me suis dit que j’allais mettre la langue anglaise dans la bouche de quelqu’un qui pense et parle en français. En fait, j’ai regardé les pays d’Afrique anglophone et est ressorti le Libéria pour deux raisons : du fait que c’était la seule colonie américaine et aussi que c’est le seul pays colonisé par des esclaves noirs américains libérés, une sorte de dichotomie passionnante. J’ai commencé à lire des livres sur ce pays et puis j’ai vu un documentaire réalisé par Tim Hepherington (photo-journaliste de guerre britannique décédé en Lybie en 2011), et j’ai été très touché, pas seulement par la violence de la guerre, mais aussi par les paysages, les interviews avec beaucoup de gens des différentes classes de la société libérienne, pas seulement les pauvres ou les riches, ou les influents. Je ne suis pas du tout intéressé par les généralités pour écrire de la fiction, mais par les histoires personnelles.

Blue Moon : Dès le début j’ai pensé à un magnifique film de Elia Kazan, America America qui raconte l’histoire de son oncle, un jeune grec opprimé par l’occupation turque en Anatolie vers 1890, va traverser la Turquie jusqu’à Constantinople et désespéré, fera tout pour atteindre son rêve, l’Amérique, tout c’est à dire voler, mentir, trahir, perdre toute dignité. Si ce jeune homme et Jacqueline, votre héroïne, ont en commun cette volonté de survivre malgré et contre tout, la perte de la dignité, c’est la limite que ne franchit pas cette jeune femme. C’est même ce qui la rend si humaine si attachante. Qu’avez-vous voulu exprimer ?

Jacqueline ne se focalise pas sur le rêve d’un certain pays et oui, elle gardera sa dignité. C’est là que je pense qu’elle est attachante. Je ne sais pas si j’ai réussi à la rendre aussi humaine que vous le dites, mais mon approche a en fait été « physique ». J’ai tout d’abord fait attention au corps, aux sensations. Le plus important n’est pas qu’elle est noire, qu’elle est une femme, mais qu’elle soit humaine. Elle est sensible, elle est alerte... c’est là que j’ai commencé à la rendre vivante, sa perception du monde est devenue sensuelle. Comme tout le monde avec des forces et aussi une fragilité extérieure et intérieure.

Blue Moon : La solitude est ce qui domine le roman. C’est ce qui sépare Jacqueline des autres... la solitude qui entraîne le monde vers l’égoïsme, l’indifférence, ou l’incompréhension. Ainsi, l’épisode avec le journaliste pleins de grands sentiments et d’idéaux est significatif. Quel message souhaitiez-vous envoyer ?

La solitude est pour moi le sujet du roman. Je n’aime pas du tout l’idée d’avoir à délivrer un message. Je voulais que le lecteur ressente de l’empathie au moins. Après des années de voyage en Europe, je constate qu’il y a partout, dans chaque pays, des petits groupes d’émigrés, que l’on retrouve sur les plages notamment de Barcelone, ils vendent des lunettes, des petits jouets, à Paris, dans le métro... Nous les avons sous les yeux, nous sommes habitués. J’ai créé Jacqueline, pour moi d’abord, une image de ces gens autour de moi.

Blue Moon : Votre roman est fait de contrastes saisissants... c’est vraiment ce qui m’a interpellé comme si vous vouliez opposer deux mondes dont on ne peut franchir la frontière. Ainsi Jacqueline, apatride qui marche sans but, sans un euro en poche, sans savoir ce qu’elle va devenir appelée ainsi par sa mère en hommage à Jackie Kennedy... Ces îles grecques paradis pour touristes, où une jeune femme est en train de mourir de faim et de fatigue, les rencontres qu’elle fait, des hommes et des femmes qui se dorent au soleil alors que des centaines de gens sont assassinés dans ces pays en guerre civile... Ces contrastes vous blessent ?

Comme je suis écrivain, je passe beaucoup de temps tout seul et j’ai voyagé aussi souvent tout seul. C’était toujours une vie faite de contrastes, même personnellement. A un moment je suis super content, à l’aise avec moi-même, mais lors d’autres expériences, je prenais conscience de cette intense solitude. Je voulais transmettre cette somme d’expériences, de nuances. En fait, c’est la vie qui est faite de contrastes. C’est pareil pour tout le monde.

Pour Jacqueline, ce qui est important, c’est que l’année précédente, elle aurait pu être une touriste elle-même ! Elle connaît ce monde là, ce langage là, les codes, elle sait se comporter comme eux. Soudain, elle se retrouve sans papiers. Pour que ce soit plus facile pour moi en tant qu’écrivain, je voulais quelqu’un de bien éduqué, quelqu’un qui puisse penser, réfléchir sur ces différences, sur ces contrastes.

Blue Moon : Bien-sur que c’est le propre de l’écrivain de jouer avec la phrase de Flaubert « Madame Bovary, c’est moi ». Mais comment avez-vous réussi à vous mettre ainsi dans la peau de cette jeune femme introvertie, incapable de raconter son calvaire (mais aussi à qui pourrait-elle le raconter ? Qui serait intéressé ?) culpabilisée d’être encore vivante mais qui se relève et marche jour après jour. Son évolution est subtile mais néanmoins perceptible. Comment est-ce que cela sonne à ce point si juste ? Est-ce réfléchi avant l’écriture, le plan est déjà établi, ou cette progression même de notre si touchante héroïne était-il ancré dans votre esprit au fur et à mesure que vous écrivez l’intrigue ?

Je savais en avant d’écrire le livre, qu’elle allait commencer là, et terminer là. J’ai écrit avec le but de raconter son histoire à la fin. C’est là aussi que mon roman a un deuxième niveau d’écriture. Jacqueline parle en essayant de trouver sa propre histoire. Elle ne comprend pas pourquoi c’est important de le dire, mais en même temps elle sait que c’est important de le dire. C’est comme les écrivains, je sais que c’est important d’écrire (surtout pas pour l’argent ! Rires...) mais c’est la seule chose qu’à mon avis je peux faire. Il y a une vraie corrélation entre l’expérience d’écrivain et celle de Jacqueline. Ce n’est pas littéral mais il y a une vraie connexion.

Blue Moon : L’émotion transcende votre roman aux accents très poétiques. Ainsi votre talent est d’avoir su faire côtoyer une épouvantable noirceur de la guerre et les magnifiques paysages « paisibles » de la Grèce antique, les fantômes des guerres passées. Deux voix se parlent, Jacqueline et sa mère, cette dernière bien plus dure que sa fille. Que souhaitiez-vous exprimer avec ce procédé narratif ?

Merci... (rires..) En même temps que j’ai trouvé la voix de Jacqueline, j’ai trouvé celle de sa mère. Pour moi, il n’y a aucune différence, c’est la même voix, vous comprenez ? Elle se parle à elle-même, se répond à elle-même. Ce dialogue est une forme de guerre, même si temps de temps c’est quelque chose de bien plus apaisé. C’est ce qui m’a le plus passionné dans le roman, ce dialogue intérieur.

Blue Moon : Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ?

J’ai un contrat pour un autre roman aux Etats-Unis. J’ai commencé il y a trois mois. C’est une histoire d’amour qui se déroule dans mon pays pour la première fois. C’est un peu sombre mais je suis attiré par ces sujets là. C’est toujours plus intéressant... au moins en France !

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Maksik Alexander
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