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vendredi 12 septembre 2014

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Cinquième nouvelle : Rédemption, de Clément Biehler

En ce dimanche, la famille était assise autour de la table pour savourer un repas en communauté. Jules, le père, était un homme de 56 ans, charpenté, au visage glabre et aux cheveux noirs. Il était assis à un bout de la table, tandis qu’à côté de lui se trouvaient ses deux enfants aînés : Alix, 21 ans, aux yeux verts et aux cheveux noirs encadrant son visage, et Gilles, 24 ans, grand gaillard à la crinière brune. A l’autre extrémité de la table se trouvait la mère de famille, Béatrice, 52 ans, femme au visage sévère et aux cheveux bruns. A côté d’elle mangeaient ses deux cadets, Sébastien, 15 ans, et Célia, 12 ans.

Sur la table trônait le chapon cuit au four, accompagné de ses pommes de terre. La viande était accompagnée de carottes et de navets cuits à l’eau, ainsi que d’une salade verte. Le dimanche était toutes les semaines dans cette famille le moment d’un grand repas : en semaine, Alix et Gilles étaient à l’université et ne rentraient que le week-end, tandis que les plus jeunes mangeaient à la cantine. Et le soir, les parents rentrant du travail étaient trop fatigués pour préparer un grand repas. Aussi, le dimanche était toujours l’occasion de festoyer ensemble. C’était là qu’ils avaient le plus de chance d’être tous réunis.

Et c’était ce qu’avait attendu Alix. Elle avait observé l’ambiance du repas, et l’ambiance joyeuse qui régnait l’encouragea. Pour annoncer ce qu’elle avait à dire, il fallait deux facteurs, toute la famille présente et une bonne ambiance. Les deux étaient là. C’était le moment. Profitant d’un blanc dans la conversation, elle se lança :

- S’il vous plaît tout le monde, j’ai quelque chose de très important à vous dire.

- Ha ! Ha ! Serais-tu amoureuse ? taquina Béatrice.

Alix rougit et sourit :

- Eh bien oui.

- On veut tout savoir. Comment s’appelle-t-il ? demanda Jules, ravi.

- Elle s’appelle Leila.

Un silence total s’abattit, Jules devint blême. Il demanda à sa fille :

- Tu es consciente que tu es une femme ?

- Oui, et j’aime une femme.

- Putain…dit le père en se levant d’un bond.

Il avait changé de couleur, et passait la main sur son visage, en commençant à faire les cent pas sur un cercle très fermé.

- Papa…commença Alix.

- Je le crois pas, tu ne peux pas être gouine ! hurla-t-il.

- Tu es gay ? demanda Sébastien.

- Oui, lui dit Alix. Je suis gay.

- Je ne t’ai pas élevée pour être comme ça ! reprit son père.

- Papa, ça ne change rien. Simplement, au lieu d’un homme, j’aime une femme.

- Et pourquoi pas un clébard tant que tu y es ?

Le reste de la famille était médusée. Bien sûr, ils avaient déjà vu Jules en colère, mais cette fois-ci, cela semblait dépasser tout : il était rouge, ses veines semblaient prêtes à exploser, il fit quelques pas lourds. Béatrice tenta un dialogue :

- Jules, je t’en supplie, reste calme…

- Comment veux-tu que je reste calme ! Notre fille est malade !

- Je ne suis pas malade, dit Alix, simplement lesbienne !

- C’est pareil !

Jules se précipita dans l’escalier. Alix se leva en marmonnant :

- Merde, merde.

Elle se précipita à la suite de son père, qui était entré en trombe dans sa chambre. Il prit au-dessus de l’armoire un sac de sport. Il ouvrit les tiroirs et, fébrilement, jeta dedans les affaires d’Alix.

- Papa, qu’est-ce que tu fais ?

- Tu prends tes affaires, et tu t’en vas !

- Papa, je t’en supplie, écoute-moi…tenta Alix, larmes aux yeux devant la fureur de son père.

- Je t’ai fait quoi pour que tu deviennes comme ça ? Je t’ai pourtant tout donné, non ? je t’ai toujours soutenu dans tout, et voilà le remerciement ?

- Je suis désolée, ça n’a rien à voir avec toi, je ne voulais pas te faire mal…

- Je préfère une fille morte que gouine, tu m’as bien compris ?

Jules prit les dernières affaires dans le tiroir et les mit dans le sac, qu’il ferma. Il se dirigea vers Alix.

- Non, je t’en prie, papa ! cria-t-elle.

Mais ce dernier saisit sa fille par le bras pour la traîner vers la sortie.

- Non, non ! supplia Alix en se laissant tomber par terre.

- Dégage, tu m’as compris ?

Avec force, il traîna sa fille par terre, devant le reste de la famille, qui observait sans réagir. Il ouvrit la porte d’entrée et jeta Alix dehors, avec le sac.

- Et ne reviens plus jamais !

Il ferma la porte d’entrée, laissant Alix en sanglots. Jules, en regardant Gilles, lui dit d’un ton menaçant, en serrant les dents :

- Toi, si tu m’annonces que tu es pédé…

Ravalant ses mots, il retourna à la table. Avec des gestes brusques, il reprit son repas. Sa fille était homosexuelle ! Pour lui, c’était inenvisageable. Très catholique, Il considérait l’homosexualité comme un pêché, comme une maladie, un travers qu’il fallait corriger. Et ce qu’il considérait comme une perversité, sa fille s’en réclamait maintenant. Il se sentait honteux d’avoir une fille perverse !

Alix, de son côté, pleurait, assise sur le trottoir devant sa maison. Elle savait que son père ne réagirait pas bien à son coming-out, mais elle ne s’attendait pas à une réaction si violente. Mais elle ne pouvait pas vivre dans un mensonge, elle était bien lesbienne, et elle connaissait son premier grand amour. Seulement pour son père, c’était mal, c’était dégoûtant.

Alix sécha ses larmes et se mit en route, son sac à la main. Elle monta dans sa voiture et partit de sa maison non sans jeter un œil en arrière. Quelques minutes plus tard, elle toqua à une porte. Une jeune femme d’origine maghrébine lui ouvrit. Immédiatement, elle comprit.

- Oh mon Dieu, dit-elle.

- Ça a été horrible, il…il m’a foutue dehors, devant toute la famille, expliqua Alix, en sanglots.

- Ma puce, je suis désolée, lui dit Leila en la prenant dans ses bras.

- Il…il a dit qu’il préférait que je sois morte plutôt que gouine.

- Viens, rentre.

Leila passa son bras autour du cou d’Alix, les deux femmes entrèrent dans l’appartement. Elles s’assirent sur le canapé.

- Je savais qu’il ne le prendrait pas bien, mais à ce point-là…il a dit qu’il ne voulait plus me revoir. Jamais.

Leila caressa doucement le dos de sa petite amie.

- Pourtant, reprit Alix, quand tu m’as raconté ton coming-out, ça m’a donné tant d’espoir, tu m’avais dit que tes parents avaient fini par accepter.

- Difficilement, quand même.

- Tu dis ça pour me réconforter.

- Écoute, de ce que tu m’as dit, ton père n’est pas un méchant.

- Non…il est…ignorant.

- Laisse-lui du temps, je suis certaine qu’il lui faut un peu de temps.

- Si j’y arrive, c’est uniquement grâce à toi.

Alix se laissa tomber sur Leila, qui la serra doucement contre elle.

Le soir venu, Jules et sa femme se mettaient au lit, toujours ébranlés par ce qui venait de se passer. Mais tandis que Jules gardait son visage inflexible, Béatrice se mit en tête de parler à son mari :

- Je ne sais pas si Alix méritait que tu la chasses si durement. Et devant tout le monde, en plus.

- C’est tout ce qu’elle méritait justement, répondit-il. Je ne veux pas de ça dans la famille.

- Célia et Sébastien ont étés choqués.

- Je regrette juste qu’ils aient assisté à ça, c’est tout. Je n’ai pas de regrets pour le reste.

- Mais c’est notre fille.

- Je n’ai plus de fille, elle n’existe plus pour moi.

- Que va-t-elle devenir ?

- Elle n’avait qu’à y penser avant de devenir gouine.

- Je ne sais pas si elle l’a choisi…

- Si, ce n’est pas par nature qu’on devient comme ça. Une fille, ça aime les hommes, et vice-versa.

- Je suis d’accord, mais on aurait peut-être pu l’aider…ça ne doit pas être facile pour elle.

- La discussion est close, d’accord ? Je ne veux plus en entendre parler. Jules éteignit la lumière et laissa tomber sa tête sur l’oreiller.

Deux semaines passèrent, sans que le sujet soit à nouveau évoqué. Le dimanche matin, alors que Jules lisait sur le canapé, il sentit soudainement un regard sur lui. Sa plus jeune fille, Célia, le regardait fixement. Il eut un petit rire attendri et lui dit :

- Pourquoi tu me regardes comme ça ?

- On est dimanche.

- Je sais bien, ma chérie.

- Et de nouveau, Alix ne sera pas là.

- Mon ange, je t’ai déjà expliqué que Alix ne sera plus jamais parmi nous. Elle ne fait plus partie de la famille.

- Pourquoi ?

- Parce qu’elle a fait de grosses, grosses bêtises.

- Et alors ? je l’aime, c’est ma sœur, elle me manque. Elle était toujours gentille, elle jouait avec moi.

A ce moment, Sébastien arriva à côté de sa petite sœur, et déclara :

- Alix me manque à moi aussi.

- Ca va passer, dites-vous qu’elle nous a quittés, voilà.

- Comme si elle était morte ? s’étonna Sébastien.

- C’est un peu ça.

- Alors qu’elle est bien vivante, et que tu l’as juste mise dehors ?

- Ca suffit, vous deux, c’est comme ça, point, dit-il brusquement en se levant.

- Mais quel père es-tu ? demanda l’adolescent en partant de son côté, accompagné de sa petite sœur, qui adressa à Jules un regard rempli de déception.

Ca va leur passer, se dit Jules, il faut du temps pour faire son deuil. Ca ira mieux autour de la table. Mais durant le repas, personne ne parla. Le si joyeux déjeuner du dimanche était devenu terne, un moment où l’on observait la chaise vide d’Alix, où l’on constatait l’absence de quelqu’un. C’était un repas où Béatrice n’avait plus guère envie de faire des efforts en matière de cuisine, preuve en était le plat : des spaghettis bolognaise.

Mais Jules regardait la chaise d’Alix, il réalisa soudainement qu’elle n’était réellement plus là. Sa fille, avec qui il avait été si complice par le passé, avait disparu. Il repensa aux moments passés avec elle, leurs ballades dans la nature, leurs parties de ping-pong endiablées, il repensa à son rire, à son sourire, à ses joies, mais aussi à ses peines, à ses larmes, aux fois où il l’avait réconfortée, comme lorsqu’à l’adolescence, elle avait un chagrin d’amour à cause d’un garçon. Jules chassa ces pensées et se focalisa sur son déjeuner, devenu si pauvre, lorsqu’on comparait au chapon deux semaines auparavant. Le jour du départ d’Alix. Son absence semblait avoir un impact sur toute la famille.

La nuit, alors que tout le monde dormait, Jules, lui, ne trouvait pas le sommeil. Il avait les yeux grands ouverts. S’il avait chassé Alix de la maison, il n’arrivait pas à la chasser de son esprit. Il se leva et se rendit dans la chambre de sa fille. Il alluma la lumière, tout était resté en place, comme si elle était décédée. Il regarda les photos au-dessus du lit, des photos d’Alix avec ses frères et sa sœur, avec ses parents.

Une photo attira particulièrement son attention, il la décrocha du mur et la prit entre ses mains, et s’assit sur le lit. Il s’agissait d’un instantané de lui, tenant dans ses bras Alix alors qu’elle était une enfant. Il se souvenait, Alix fêtait ses huit ans. Ce jour-là, sa fille lui avait demandé s’il l’aimerait toujours. Jules avait répondu que quoi qu’il arrive, il l’aimerait toujours. Qu’il le lui promettait.

Il devait bien l’admettre, Alix lui manquait. Mais il ne pouvait tolérer son travers, c’était au-dessus de ses forces. Pourquoi fallait-il que sa fille soit comme ça ? Pourquoi n’était-elle pas normale, et tombée amoureuse d’un homme ? se demandait-il. Pour lui, les homosexuels étaient des gens qui avaient des problèmes psychiatriques, ce n’était pas une attitude normale. Mais Alix lui manquait malgré tout, il regrettait son absence, son caractère toujours joyeux et positiviste, même lorsqu’elle était adolescente.

Une autre semaine s’écoula, et Jules remarqua à quel point l’ambiance était devenue tendue à la maison. Sa petite fille chérie, Célia, lui parlait à peine, elle lui en voulait beaucoup. Du côté de Sébastien, ce n’était guère mieux, il se renfermait sur lui-même, s’enfermant parfois des heures dans sa chambre. Béatrice était malheureuse elle aussi. Tout le monde l’était. Une famille qui avait été heureuse était en train de se disloquer. Mais Jules persistait à se dire que c’était la faute d’Alix, c’était elle qui avait tout gâché.

Le dimanche matin, après la messe, à laquelle il était allé seul, il alla voir le prêtre, le Père Aristide, un homme énergique de soixante-cinq ans, qui officiait dans la paroisse depuis peu après le départ de l’ancien prêtre, que Jules avait toujours connu.

Alors que les fidèles quittaient l’église, Jules s’adressa au Père Aristide :

- Mon Père ? Puis-je vous parler ?

- Bien sûr.

- J’aurais besoin d’un conseil de votre part.

- Si je peux vous aider, je le ferai.

- Comment réagir avec une personne homosexuelle ?

- Étrange question. Cela concerne quelqu’un de votre entourage ?

- Ma fille, en fait. Il y a trois semaines, Alix m’a avoué être homosexuelle.

- Et qu’avez-vous fait ?

- Je l’ai mise à la porte.

Le prêtre eut l’air choqué :

- Vous avez jeté à la rue votre propre fille ? Mais pour quelle raison ?

- Elle était amoureuse d’une femme.

- Ce n’est pas un crime.

- C’est dégoûtant.

- Cela n’a rien de dégoûtant, mon Fils. Votre fille est amoureuse, ce devrait être la seule chose qui compte pour vous.

C’était à présent au tour de Jules d’être étonné :

- Même s’il s’agit d’une femme ?

- L’amour ne vaut-il pas mieux que la haine ?

- Mais la Bible ne condamne-t-elle pas l’homosexualité ? Ne dit-elle pas que c’est une abomination ?

Les deux hommes s’assirent sur un banc. le prêtre expliqua alors :

- Vous savez, si l’on faisait tout ce que dit la Bible, vous auriez le droit de posséder des esclaves, de vendre votre fille comme servante, ou de tuer votre voisin s’il travaille le dimanche. Cela est-il permis dans notre société ? Non. Rappelez-vous que la Bible a été écrite il y a deux mille ans, par des hommes comme vous et moi. La société et les mentalités étaient différentes. C’est pour cela que la Bible n’est pas à prendre au pied de la lettre. Au fond, seuls comptent les message d’amour, de paix, de tolérance et de partage qu’a enseigné le Christ. C’est cela, le fondement du Christianisme. Car tant de gens ont détourné la Bible pour en faire un instrument de pouvoir. Regardez dans l’Histoire, ce qui a été fait au nom de Dieu, des massacres inouïs perpétrés par des fanatiques de toutes les confessions. Sincèrement, pensez-vous que Dieu ait voulu ça ?

- Alors vous pensez que l’homosexualité peut être tolérée ?

- L’amour est un don de Dieu, peu importe que ce soit entre un homme et une femme, deux hommes ou deux femmes. Seuls comptent l’amour et le bonheur.

- Mais ce n’est pas naturel…

- Ce n’est pas vrai, l’homosexualité existe chez l’animal. On a vu des dauphins mâles, des femelles labrador s’accoupler, sans qu’il y ait le moindre impératif biologique.

- Vous êtes un prêtre bien étrange.

- Malheureusement, certains prennent la Bible au pied de la lettre. Alors qu’elle n’est qu’une immense allégorie. « Aimez-vous les uns les autres » et « je partage ce main avec vous » sont les deux phrases clés que l’on devrait retenir.

Jules sentit des larmes lui venir.

- Elle doit me haïr, dit-il.

- Votre fille ne vous hait pas.

- Si, je lui ai dit que je préférerais qu’elle soit morte. Elle doit me haïr à mort.

- Vous êtes son père, et quoi qu’il arrive, elle vous aimera toujours. Parlez-lui à cœur ouvert. Croyez-moi, tout ce qu’elle cherche, j’en suis certain, c’est se réconcilier avec vous.

- Je ne sais pas si je pourrais.

- Vous devez trouver la force.

- Merci, mon Père, dit Jules en se levant.

- Si jamais vous avez besoin, je suis à votre écoute.

Jules remercia encore de la tête, puis sortit de l’église.

Les propos du prêtre l’avaient ébranlé. Il avait toujours considéré la Bible comme une loi à suivre, et voilà qu’on lui disait qu’il s’agissait plus ou moins d’une ligne de conduite à tenir.

Alors qu’il marchait, il passa devant la mairie. Un mariage avait été célébré. Mais en regardant de plus près, il vit non un marié et une mariée, mais deux femmes en robes blanches. Il s’agissait d’un mariage homosexuel entre deux femmes. Jules se souvenait avoir manifesté contre ce projet de loi, qu’il estimait apocalyptique. Et aujourd’hui, il voyait deux femmes se marier, elles semblaient heureuses. A côté d’elles se trouvaient ceux que Jules supposa être leurs parents respectifs. L’une d’elles étreignit son père, tandis que l’autre mariée débouchait du champagne. Les deux familles étaient réunies, elles étaient si joyeuses, elles fêtaient ce mariage.

A la place de cette femme étreignant son père, Jules imagina soudainement Alix, et il se vit lui à la place du père de cette femme. Devait-il passer à côté d’un instant si privilégié de complicité, en raison de son intolérance ? Sa fille se marierait-elle un jour et il ne serait pas là ?

Jules réalisa soudainement qu’il les enviait. Il aimerait tellement que sa famille connaisse cette joie, ce moment de rassemblement autour d’un moment de bonheur sans limites. Il aimerait pouvoir être à côté de sa fille, le jour de son mariage, il aimerait qu’elle le prenne dans ses bras tandis qu’elle épouse la personne qu’elle aime.

Il regardait cette famille, et repensa aux manifestations contre le mariage homosexuel. Il se rappelait la haine déployée dans ces manifestations, et l’opposait à la joie de ce mariage. D’un côté, vous avez ceux qui hurlent, qui ont le visage déformé par la haine, qui veulent priver des gens de ce bonheur, et de l’autre côté, il y a ces gens heureux, qui ne font de mal à personne, qui ne chamboulent aucunement la vie des autres. La loi était passée, est-ce que cela avait changé sa vie ? Non. Mais elle avait changé la vie d’autres personnes, en leur permettant de s’unir pour la vie, d’avoir des enfants, de fonder une famille.

Le soir venu, il regardait les informations télévisées. Une information attira son œil, il parlait de personnes persécutées dans des pays africains. Des personnes qui encouraient la peine de mort. Leur crime ? Être homosexuels. Tandis que des hommes en tuaient d’autres en toute impunité, on exécutait des gens pour le seul motif d’aimer.

C’était épouvantable. Jules était sidéré de voir cette persécution, ces lois haineuses envers des gens qui n’avaient fait de tort à personne. Il s’assit sur la chaise. Il ressentait une profonde honte. Il avait lui-même déclaré à sa fille qu’il préférerait qu’elle soit morte plutôt que lesbienne. Parce qu’elle était tombée amoureuse. Il avait fait la même chose que ces gouvernements, il avait été intolérant.

Des larmes lui montèrent, il fut incapable de les cacher à sa femme.

- Jules ? Ca ne va pas ?

- J’ai fait une terrible erreur.

- Laquelle ?

- J’ai jeté Alix dehors, ma fille, la chair de mon sang. Et cela, parce qu’elle est tombée amoureuse.

Béatrice prit la main de son mari, émue.

- Mais qu’est-ce que j’ai fait ? C’est ma fille, je veux son bonheur.

- C’est tout ce qui devrait compter.

- Tu as raison. Mais je crains qu’il ne soit trop tard.

- Il n’est jamais trop tard, Jules. Va parler à Alix.

- Tu crois qu’elle voudra m’écouter ?

- Mais oui, et je pense…

- Tu penses quoi ?

Béatrice réfléchit un instant, avant de lâcher :

- Je dois t’avouer la vérité, je n’ai pas coupé les ponts avec Alix. Je lui parle régulièrement au téléphone.

- Et elle t’a dit quelque chose ?

- C’est plutôt ce qu’elle ne m’a pas dit. Je pense que tu lui manques.

- Elle me manque à moi aussi.

Le même soir, Alix et sa petite amie Leila rentraient chez cette dernière. Elles poussèrent la porte de leur immeuble, et Alix resta pétrifiée de stupéfaction en voyant, assis sur l’escalier, son père. Il semblait défait, il n’avait plus cet air dur qu’il avait la dernière fois. Il leva la tête et la vit enfin.

- Bonsoir, Alix, dit-il.

La jeune fille ne répondit pas, elle était toujours sous le coup de la surprise. Leila, qui comprit la situation, dit :

- Je vous laisse entre vous.

Et elle passa à côté de Jules pour monter l’escalier. Alix regardait toujours son père, qui se leva.

- Elle a l’air d’une gentille fille, commença-t-il doucement. Comment s’appelle-t-elle ?

- Leila. Elle s’appelle Leila.

- Tu es heureuse avec elle ?

- Oui, je le suis.

- Alors c’est tout ce qui compte, sourit-il.

Alix était toujours surprise, voire méfiante. Elle ne savait pas trop comment réagir.

- Je ne sais pas comment m’excuser de ma réaction, dit-il enfin. Alix, tu es ma fille, et je t’aime. Je veux seulement ton bonheur. Et si c’est avec une femme que tu le trouves…

- Tu as dit que tu préférais me voir morte que lesbienne.

- Je te demande tellement pardon pour ces propos abominables. Je voudrais…j’ai été intolérant et ignare, et je comprendrais que tu ne veuilles jamais me pardonner.

- Je ne sais pas.

- Je suis prêt à n’importe quoi pour avoir une autre chance avec toi, prêt à n’importe quoi, y compris à me ridiculiser.

- Alors tu accepterais que je sois lesbienne ?

- Oui. Si tu es heureuse ainsi.

- Mais je ne l’ai pas choisi. C’est en moi, c’est tout. Même si je le voulais, je ne pourrais rien y changer.

- J’ai fini par le comprendre, Alix. Je souhaite simplement qu’un jour, tu me pardonnes.

- Ca ne va pas être facile.

- Je le sais. J’espère que tu le pourras, et que tu me présenteras Leila.

Alix ne répondit pas, un silence gêné s’installa.

- Voilà, je t’ai dit ce que j’avais à te dire. Tu as toutes les cartes en main, à présent.

Mais alors qu’il partait, Jules se retourna.

- Je voudrais juste te poser une question : est-ce que c’est de ma faute ? Je veux dire, est-ce que j’ai fait quelque chose de travers ?

- Pourquoi faudrait-il que quelqu’un soit fautif ?

Jules partit alors, simplement soulagé d’avoir dit cela à sa fille, et espérant son pardon. Alix le regarda s’éloigner, songeuse.

Mais le lendemain, un appel allait tout chambouler. Lorsqu’elle raccrocha, Béatrice, paniquée, dit à son mari :

- Jules ! Alix est à l’hôpital !

- Quoi ? s’exclama-t-il, affolé. Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Elle et sa petite amie ont été agressées !

- Comment ? Mais par qui ?

- Je ne sais pas, je fonce à l’hôpital !

- Je viens !

Ils entrèrent dans la chambre, Alix était couchée sur le lit, elle avait le visage couvert de bleus, elle était en état de choc, tandis que Leila, était assise sur la chaise à côté, elle aussi avait des hématomes au visage et aux bras.

- Alix, ma chérie ! s’exclama Béatrice en allant prendre sa fille dans ses bras.

Elle prit également dans ses bras Leila.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Jules, qui n’avait pas osé allé embrasser Alix.

- On marchait dans la rue, une bande de types nous ont agressées, raconta Leila.

- Ils ont dit qu’on était des gouines, des salopes, pleura Alix, et ils se sont mis à nous tabasser.

- Mon Dieu, mes pauvres chéries, souffla Béatrice.

- Qui a fait ça, dit Jules, qui était couvert de sueur. Vous les connaissiez ?

- Ils traînaient au café, leur meneur s’appelait Raphaël, expliqua à nouveau Leila.

- On ne leur a rien fait, on se promenait simplement main dans la main, et ils nous ont attaquées, sanglota Alix.

Jules observa sa fille ainsi martyrisée, en état de choc. Le médecin lui donna quelques explications, dont Jules ne comprit que quelques bribes :

- Jambe cassée…côte fêlée…multiples fractures…

Jules était épouvanté par ce qu’on avait fait à sa fille. On avait osé lever la main sur elle, lui faire du mal, alors qu’elle n’avait rien fait. Il bouillonnait de rage, n’arrivait plus à aligner une pensée cohérente. Il sortit de la chambre.

- Papa, où tu vas ? demanda Alix.

Jules sortit en trombe de l’hôpital et se précipita au café. Il chercha autour de lui, et avisa une bande de quatre hommes dont il s’approcha. Un homme ricanait :

- Non mais vous les auriez vues ces traînées, se tenir la main.

- Hé ! interpella Jules. C’est toi Raphaël ?

Le jeune homme se retourna vers lui.

- Oui, c’est moi, pourquoi ?

Jules l’observa avec haine, puis son poing vola, allant se heurter au visage de l’homme, qui pivota et chuta sur la table. Jules se rua sur Raphaël et se mit à le matraquer de coups de poings en plein visage.

- Minable ! Lâche ! cria-t-il.

Raphaël n’arrivait même pas à se défendre, les coups pleuvaient. Ses amis tentèrent de venir à son secours, mais Jules, soudainement animé par une rage sourde, les repoussa de son crochet du droit. Il frappait, sur les quatre, sans même savoir sur qui il tapait. Il était dans un état second, il avait dans sa tête l’image de sa fille meurtrie sur ce lit d’hôpital.

Quelques jours plus tard, Jules, menottes aux poignets, fut introduit dans une petite pièce par deux surveillants. Dans ce parloir se trouvaient une table et trois chaises. Sur deux d’entre elles étaient assises Alix et Leila, qui portaient toujours les stigmates de leur agression. Jules fut assis en face d’elles.

- Papa, comment tu vas ? demanda Alix, en prenant les mains de son père.

- Et toi ? Tu vas mieux ?

- C’est toi qui es en prison…pourquoi tu as fais ça ?

Alix avait les larmes aux yeux, son père lui dit :

- J’ai fait ce que j’avais à faire pour protéger ma fille. Je ne regrette rien, et si c’était à refaire, je referais exactement la même chose.

- Papa…

- Tu me présentes ton amie ? sourit-il.

- Oui. Voici Leila, dit-elle en la regardant.

Jules tendit sa main vers elle.

- Enchanté Leila. J’aurais préféré que les présentations se fassent différemment.

- Moi aussi, monsieur. J’espère que vous sortirez vite, afin que nous soyons tous réunis.

- Je le souhaite.

- Que t’ont dit tes avocats ? demanda Alix.

- J’ai peu de chances. De nombreux témoins m’ont vu.

- Tu pourras dire que tu n’étais pas toi-même, que ta fille venait d’être agressée, et que…

- Alix, je savais exactement ce que je faisais.

- Mais personne n’est obligé de le savoir.

- Tout ce qui compte pour moi, c’est que toi, tu le saches.

- Mais papa…

- Comment va maman ?

- Elle essaie de réunir l’argent de ta caution, mais elle est super élevée.

- Et tes frères et ta sœur ?

- Les plus petits te réclament.

- Je peux te demander quelque chose ?

- Bien sûr, ce que tu voudras.

- Occupe-toi bien d’eux pendant que je serais absent.

- Ne dis pas ça, on va te sortir de là !

- Tu as l’âge pour rêver, Alix, dit Jules en séchant une larme sur la joue de sa fille.

Quelques semaines plus tard s’achevait le procès de Jules devant la cour d’assises. Le président du tribunal annonça :

- Avant que la cour ne rende son verdict, la fille de l’accusé souhaiterait dire quelque chose.

Aidée par sa mère et Leila, Alix, avec des béquilles, se leva du banc et se dirigea vers le box des témoins. Elle eut un regard vers son père, dans le box des accusés, avant de déclarer au micro :

- Mon père a tué un homme, c’est vrai. Il l’a tabassé à mort. Mais il a fait ça pour me protéger. Raphaël m’avait agressée, comme il avait agressé bien d’autres homosexuels, et mon père n’a vu que cette solution-là pour m’aider. Il estimait qu’il me le devait. En effet, il m’a reniée quand il a su que j’étais lesbienne. Puis il est venu me demander pardon. Mon père a reconnu ses erreurs, et moi, je lui ai pardonné. Car mon père est un homme bien, à l’inverse de Raphaël, qui ne ressentait rien d’autre que la haine, qui a vécu dans la haine. Alors que mon père, lui, a toujours pris soin de sa femme, de ses enfants, il n’avait jamais fait de mal à personne.

Alix marqua une pause et regarda son père, avant de conclure :

- Je vous en supplie, Monsieur le Président, messieurs et mesdames les jurés, ne le punissez pas trop sévèrement.

Une heure après, le Tribunal rendit son verdict. les membres de la Cour revenaient s’asseoir à leurs place. Dans le public, Alix, sa famille et Leila retenaient leur souffle. Le Président annonça :

- Monsieur Jules Perreau, vous avez enlevé la vie d’un homme, ce qui est injustifiable. Cependant, le tribunal vous reconnaît des circonstance atténuantes, l’agression dont a été victime votre fille. Le tribunal vous déclare donc coupable d’homicide et vous condamne à la peine minimale de sept ans d’emprisonnement.

- Votre honneur, appela Jules. Avant d’aller en prison, je vous demande une faveur. Je voudrais pouvoir embrasser ma famille, et surtout ma fille, Alix.

- Faveur accordée, dit le Juge.

Les policiers sortirent Jules du box pour l’amener près de sa famille. Alix et Jules se regardèrent puis se prirent enfin dans les bras l’un de l’autre.

- Papa…sanglota Alix.

- Sois courageuse, ma chérie. Je te promets que quand je sortirai, nous nous retrouverons tous ensemble.

- Je t’aime papa, dit Alix en se détachant.

- Moi aussi, je t’aime. Je te demande pardon.

- Tu l’as.

Jules sourit, avant d’embrasser le reste de sa famille, pour étreindre une dernière fois Alix. Puis, il regarda Leila, et lui dit :

- Je te confie ma fille. Promets-moi de veiller sur elle.

- Je vous le promets, sourit-elle en passant sa main sur le dos d’Alix.

- A bientôt tout le monde, dit Jules alors que les policiers l’emmenaient.

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