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lundi 15 septembre 2014

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Huitième nouvelle : A l’ombre de l’olivier, de Nina Prada

Elle

Elle leva les yeux et le regarda tourner en rond comme un lion en cage. Il allait finir par user la dalle en pierre, ou les semelles de ses chaussures fatiguées. Il soupira, souffla en se pinçant le nez, fourrageant dans ses cheveux noirs épais et regardant sa montre pour la centième fois en moins d’une demi-heure. Il lâcha du bout des lèvres d’une voix atone :

- Je dois y aller.

- Je sais.

Il se pencha pour attraper les anses de son vieux sac en cuir brun, dans lequel, quelques heures plus tôt, il avait fourré ses quelques effets personnels. Il n’avait pas grand-chose à emporter, deux pantalons de toile sombre et rêche, quelques maillots de corps blancs, sa chemise et son unique veste de costume, son rasoir et son blaireau, un vieux peigne en corne ivoire dans son étui, ses souliers du dimanche et son chapeau en feutre. Tous ses biens tenaient dans ce petit sac, sa vie se résumait à cela.

Elle lui fit signe de la tête, l’encourageant à prendre le petit baluchon qu’elle avait préparé pour lui sur la table. Oh, ce n’était pas grand-chose, juste un morceau de pain, du fromage sec et quelques olives noires, le tout emballé dans un torchon blanc, mais c’était sa manière à elle de lui dire qu’elle prenait encore soin de lui. Elle ne lui avait pas demandé où il comptait aller, non pas qu’elle s’en désintéressa, mais parce qu’elle le savait que trop bien.

Le ferry allait l’engloutir sur le quai, puis le recracherait sur le port d’une autre île, plus grande, où les touristes venaient en nombre, pour se reposer, se divertir. Il allait trouver un patron, qui le ferait travailler dur, plusieurs heures sous le soleil brûlant afin de construire ces hôtels qu’il ne fréquenterait jamais, puis il partirait, pour une autre île, encore plus grande, ou sur la terre ferme, pour trouver un autre patron, qui le paierait peut être mieux, ou qui le ferait travailler pas trop dur pour une maigre rétribution. Si le hasard - ou la chance - vient à lui, il irait dans d’autres pays, découvrir ce monde qui le faisait tant rêver… comme des centaines, des milliers avant lui qui ont tenté l’aventure, et ce, depuis des décennies.

Elle se leva, se dirigea vers le vaisselier en olivier ciré, unique meuble de sa petite cuisine. Elle passa la main sur le bois, comme à chaque fois qu’elle passe à côté du vieux meuble patiné, ouvrit le battant grillagé et saisit un petit pot de grès. Elle fit sauter le bouchon de liège du pouce et plongea la main dedans. Elle savait que sa cachette était connue de tous, tout du moins des rares visiteurs qui venaient encore lui tenir compagnie, et de lui. Elle sortit quelques pièces en métal argenté et lui tendit :

- Pour ton billet retour, dit-elle laconiquement.

Il les saisit et les fourra dans sa poche de pantalon de toile sombre, un petit sourire timide et contrit sur les lèvres.

Avant de franchir le seuil de l’entrée, il pivota et dans un élan inhabituel, il se pencha pour l’embrasser sur la joue, et sans un mot, il tourna les talons et ferma doucement la porte derrière lui en faisant grincer les gonds. Elle savait qu’il s’en voulait, il lui avait promis de la graisser avant de partir, mais la porte récalcitrante resterait en l’état, maintenant qu’il quittait la petite maison.

Elle attendit quelques instants avant de se lever, elle ne voulait pas qu’il la voie derrière sa fenêtre au cas où il se retournerait, le regardant sur le chemin de terre qui menait au port. La grande silhouette du jeune garçon, celle d’un enfant à peine sorti de l’adolescence s’éloigna d’un pas soutenu, pressée de devenir un homme. Les « au revoir » n’étaient pas leur fort, ils étaient tous les deux avares de mots. Mais à leurs regards et leurs postures, ils savaient tous les deux que ces derniers mots prononcés pouvaient être des « adieux ».

Un chat blanc sauta sur le rebord de la fenêtre, exigeant d’un miaulement qu’on lui ouvrît, ce qu’elle fit en le disputant :

- Ah, te voilà, toi !

Le maigre félin s’enroula dans ses jambes, frottant son museau contre ses mollets, réclamant bruyamment sa pitance. Elle se dirigea vers le petit réfrigérateur, seul luxe qu’elle s’était octroyé dans sa vie modeste, sortit une écuelle avec des supions séchés qu’elle gardait pour l’animal. Elle lui déposa sur la dalle fraîche avec une petite coupelle d’eau.

- Il est parti. Tu as dû le croiser sur le chemin.

L’animal l’ignora, préférant dévorer son seul repas de la journée. Elle dénoua le tablier autour de sa taille, défroissa son jupon épais du plat de la main et sortit, faisant grincer les chevilles rouillées de la porte avec un petit sourire. Le chat blanc eut juste le temps de se faufiler, lui jetant un regard mauvais au passage. Lentement, elle contourna sa maisonnette, traversa son petit potager, jetant à peine un œil aux tomates mûres qu’elle cueillerait à son retour, ouvrit le petit portail encastré dans le muret de pierres noires et se dirigea vers son poste d’observation.

Le soleil déclinait en cette fin de journée, mais la chaleur était encore écrasante et la lumière aveuglante. Elle espérait que la nuit apporterait un peu de fraîcheur, mais elle savait que c’était un autre vœu pieux. Elle courba l’échine, son pas lourd foulait le sol en soulevant la poussière de la terre aride. Elle trouva avec plaisir l’ombre du vieil olivier, le banc de pierre à son pied l’attendait. Elle se laissa choir, le félin repu se coucha sous l’assise où l’herbe sèche se brisa sous son maigre poids. Son regard balaya le paysage devant elle. Elle connaissait chaque pierre, chaque souche d’anciens oliviers abattus, chaque creux et bosses de la plaine qui s’étalait sous ses yeux. Elle savait que c’était cette terre sèche, brûlée par le soleil qui coulait dans ses veines.

Depuis toujours, elle avait su qu’elle ne pourrait partir, quitter ce petit caillou posé au milieu de la mer, soumis au soleil ardent l’été et aux vents humides l’hiver. Elle n’avait jamais pu se détacher de cette terre inhospitalière, comme il s’apprêtait à le faire, comme ceux avant lui qui étaient partis à l’aventure, ou tout simplement qui cherchaient une vie meilleure, moins rude. Mais elle ne lui en voulait pas, elle savait qu’elle n’aurait pas pu le retenir, il avait besoin de découvrir par lui-même ce qu’elle savait déjà.

La seule pensée qui la torturait et qui la faisait soupirer bruyamment était qu’elle ne serait peut-être plus là à son retour. Elle secoua la tête mollement, intimement persuadée qu’il reviendrait, un jour, après avoir couru le monde comme un cheval sauvage, un loup affamé de nouvelles expériences, et il rentrerait, à l’instar du chat blanc tout à l’heure, comme si de rien n’était, reprenant sa place autour de la table de la cuisine.

Elle se pencha, gratta du bout des doigts la tête de l’animal qui ne broncha pas sous la caresse. Une nuée étourneaux se posa à quelques pas d’elle, foulant le sol sec à la recherche de quelques graines, se chamaillant à grands cris les olives vertes tombées à terre ou dans les branches.

- Je pense que la récolte sera bonne, cette année, dit-elle plus pour elle-même que pour ses compagnons de solitude.

Les fruits du vieil olivier étaient ronds et gorgés de soleil, elle se fit la remarque qu’elle devrait en cueillir un plein panier tant qu’ils étaient encore verts, pour les mettre dans ses pots en gré pour cet hiver. Puis elle se souvint et haussa les épaules :

- à quoi bon ? Je n’aurais pas besoin d’un plein panier, maintenant qu’il est parti. Allez viens, toi, je crois qu’il me reste un peu de fromage à partager. Le chat blanc aux yeux dorés se releva mollement, la suivit vers la maison, attendit patiemment devant le potager qu’elle cueille deux tomates bien rouges et juteuses pour son souper et entra dans la maisonnette dès qu’elle lui ouvrit la porte qui grinçait.

Lui

Il remontait la petite colline qui le mènerait à sa destination ; il pouvait presque fermer les yeux, ses pieds reconnurent le chemin de cailloux rouges qu’ils connaissaient par cœur. Il avait oublié depuis combien de temps il était parti, il savait juste quel homme il était devenu. Il savait également qu’elle l’attendait, sous le grand olivier, là où elle avait l’habitude de s’asseoir, chaque jour que Dieu faisait.

Le ferry de la compagnie nationale l’avait déposé aux premières heures de la journée au port de la petite île avec la cargaison habituelle, mais malgré l’heure matinale, les rayons du soleil dardaient déjà et tapaient sacrément fort sur la tête des hommes qui sortaient de chez eux.

Chez eux…, ce sentiment étrange ne l’avait pas quitté depuis qu’il avait posé le pied à terre. Cette impression se renforça à mesure qu’il approchait de la maisonnette. Il plissa les yeux, se demandant ce qu’il allait trouver là-haut. Il jeta le sac en cuir brun sur son épaule, et accéléra le pas, malgré la chaleur et la transpiration qui ruisselait dans son dos. Les rares personnes qu’il croisa semblaient le reconnaître, le saluant d’un hochement de tête imperceptible par des étrangers. Il arriva enfin au sommet de la butte, ce qu’il découvrit était conforme à ses souvenirs : les roses trémières ployaient sous les fenêtres aux volets bleus, le jardinet était à son grand étonnement entretenu, les tomates, les concombres mûrissaient au soleil.

Devant la porte, il plongea la main dans sa poche, fouilla quelques instants et eut un sourire las au son métallique qui tintait dans son pantalon. Il sortit une vieille clé en acier sombre, qui ouvrit immédiatement la lourde porte de bois dès qu’elle fut tournée dans la serrure. Le grincement émis lui tira un gémissement de colère et de culpabilité. L’odeur familière de la cire sur le bois d’olivier du vaisselier et la fraîcheur de la pièce principale lui souhaitèrent la bienvenue. Ses tripes se nouèrent, ses poumons s’emplirent d’un coup, comme s’il avait cessé de respirer depuis trop longtemps.

Il posa son sac brun au sol, son paquetage était plus lourd que lorsqu’il avait quitté la maison. Il s’était acheté des vêtements neufs, son pantalon léger en lin crème était nettement plus confortable et approprié contre la chaleur que son vieux bas en toile sombre. Ses chemises n’étaient plus rapiécées jusqu’à l’usure, mais il gardait l’habitude de porter un maillot de corps blanc, comme tous les hommes de son pays, même en été. Une des premières choses qu’il avait comprises en partant fut que les habitudes étaient tenaces. Il continuait de coiffer ses cheveux noirs et épais avec son vieux peigne en corne, même après que celui-ci ait perdu trois dents.

Il se demanda si elle aussi avait maintenu son rythme, ses rituels alors qu’il était parti depuis des années. Il balaya la pièce du regard, tout était en ordre, à sa place. Il tenait sa réponse silencieuse. Il sursauta en poussant un petit cri de surprise quand une boule blanche vint se frotter contre ses chevilles. S’apercevant qu’il avait laissé la porte entre ouverte, il baissa le regard et gronda :

- Toujours là, toi ?

L’animal continua son manège, pas intimidé le moins du monde par sa grosse voix. Il se résigna, chercha un petit sachet de papier marqué au nom de la compagnie de ferry dans son sac et en sortit un reste de sandwich, son petit déjeuner qu’il n’avait pu avaler quelques heures plus tôt dans le bateau. Il se pencha et donna au chat aux yeux d’or le morceau de jambon, supposant que le félin n’était pas devenu végétarien entre-temps et qu’il refuserait la salade vinaigrée.

Le vieux chat toujours aussi maigre, mais pas famélique se précipita sur la tranche rosée, et en deux coups de dents l’engloutit en entier. Il sortit de la maison, le petit animal à ses basques, contourna la maison d’un pas automatique, comme si ses pieds savaient une fois de plus où le guider. Il passa le portillon et marcha vers l’olivier.

Il savait qu’il la trouverait là-bas : ils avaient rendez-vous depuis des années, pour qu’ils aient enfin cette discussion, pour qu’ils puissent se retrouver. Le tronc de l’oléacée, noueux et torturé par le vent, lui semblait plus menu que dans ses souvenirs, mais il comprit que c’est lui qui avait grandi, pas l’arbre qui se serait ratatiné par quelques coups du sort.

D’un mouvement qui lui semblait une évidence, il s’assied sur le banc en pierre ; ce dernier était aussi plus étroit. Il étendit ses grandes jambes devant lui, le chat blanc vint immédiatement se coucher sous lui, assommé par la chaleur. Il soupira, prit une profonde inspiration. Le parfum de la terre desséchée, de l’olivier et du vent chaud dans les branches remplit ses narines. Il savait, il devait faire le premier pas à voix haute :

- Je suis là… eh oui, je suis revenu.

Le vent fit bruire les branches et les feuilles du vieil arbre centenaire, il prit ce signe pour une réponse, l’encourageant à continuer.

- Je suis désolé… je n’ai pas pu venir plus tôt. Je ne l’ai pas su tout de suite non plus. Je sais, ce n’est pas une excuse.

Il marqua une pause, peu habitué à parler, et encore moins dans ses conditions, pour s’excuser. Mais il continua, se forçant à trouver des mots, pour elle, il lui devait ça, depuis des années.

- Tu avais raison. Pour tout. Je devais le faire, partir…

Le chat leva la tête et le fixa. Il se demandait si l’animal lui reprochait de troubler sa sieste ou s’il attendait la suite de ses confessions. Quitte à se livrer, autant que l’animal soit témoin de sa contrition…

- J’ai vu des endroits magnifiques, des villes gigantesques, des plaines verdoyantes, des montagnes… et la neige ! Tu sais, ce qu’on m’avait raconté n’a rien de comparable avec ce que j’ai ressenti quand j’ai touché la neige pour la première fois ! J’aurais tellement aimé t’en rapporter, tu aurais adoré tenir la neige dans tes mains.

Il marqua une pause, perdu dans ses souvenirs qui se bousculaient dans sa tête. Une perle de sueur descendit de ses tempes, le long de sa joue. Il l’essuya du revers de sa main, se rappelant qu’il avait laissé son mouchoir dans son sac. Il secoua la tête à cause de son étourderie, mais se ressaisit et continua son récit. Il se força, et il voulait qu’elle sache, qu’elle entende ce qu’il avait vécu, sans elle. Peut-être qu’elle le comprendrait enfin si elle l’écoutait. De toute façon, il devait lui dire, s’il voulait garder la moindre chance de s’excuser et de se faire pardonner.

- Mais j’ai aussi vu la laideur de ce monde, les hommes et ce qu’ils font de leur monde, la misère, la haine et la violence. J’ai rencontré des hommes, des bons comme des mauvais ; et des femmes, oh, tu aurais dû voir ces femmes ! Belles à l’extérieur, tentatrices comme les sirènes, porteuses de promesse rarement tenues… J’ai joué souvent, gagné un peu, perdu beaucoup… Tu avais raison, mais tu savais que je devais le découvrir par moi-même.

Il foula le sol de ses chaussures en cuir noir, un petit nuage de poussière se souleva, faisant reculer le chat dans un mouvement irrité.

- Comment le savais-tu ? reprit-il d’une voix sourde. Ne te fâche pas, mais je ne comprends pas comment, toi, tu pouvais savoir. Je veux dire…

Sa phrase mourut au fond de sa gorge, ses derniers mots emportés par le vent chaud de midi. Le chat blanc s’étira sur le sol poussiéreux, le fixa de ses grands yeux dorés. Il se demanda soudainement si cette bête eut un nom à un moment donné dans sa vie. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il ne l’avait jamais entendue appeler ce chat par autre chose que des interjections. Il leva les yeux au ciel devant le regard courroucé et réprobateur du félin.

- Ça va, je suis un imbécile, s’énerva l’homme, les épaules voûtées.

Le soleil pointait à son zénith, ses rayons forçant chaque être vivant à se cacher, à ramper sous les roches comme les lézards, à chercher l’ombre sous les toitures comme les hirondelles ou sous les arbres comme les petites chèvres du champ d’à côté. Il leva la tête, la lumière aveuglante l’obligeant à cligner des yeux. Il tendit le bras jusqu’à une branche pliant sous le poids de ses fruits, cueillît une olive noire bien mûre.

Quand la petite bille explosa sous ses dents, son jus parfumé coulant sur sa langue, toutes les images lui revinrent à l’esprit, défilant comme un film en accéléré, le film de sa vie, de leur vie. Il ferma les yeux sous le choc, la violence de cette révélation lui fut encore plus douloureuse que l’annonce du vieux notaire, quelques semaines plus tôt. Bien qu’il sache que cet appel allait arriver un jour, il s’y attendait, il fut ébranlé par cette simple phrase.

Mais à ce moment, aujourd’hui, il sut qu’elle lui avait pardonné, qu’elle avait compris ses motivations. Elle l’avait toujours compris, avant même qu’il parte, qu’il s’éloigne d’elle, son silence n’était pas de l’indifférence, mais de la patience. Elle attendait que lui-même comprenne. Il se leva, faisant sursauter le petit paresseux alangui à ses pieds, fouilla dans sa poche et sortit les piécettes argentées. Il fit un pas sur le côté, et les déposa sur le petit monticule, au pied de la croix en olivier qui le surplombait. Une larme coula sur sa joue.

- Tu vois, j’ai enfin compris. Je te les rends, grand-mère, je n’en aurai plus besoin, il n’y aura plus de retour, car je ne partirai plus.

Il s’était pardonné, réconcilié avec lui-même, avec elle et avec leur terre. Il était en paix.

Là-bas

À ma grand-mère,

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