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mardi 16 septembre 2014

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Neuvième Nouvelle : Amère, de Stéphanie Lavialle

Trois heures, voici le temps depuis lequel Myriam était prostrée en position fœtale sur son vieux fauteuil en velours aux motifs floraux.

Olivier avait toujours trouvé ce siège trop laid, trop imposant pour leur intérieur ultra moderne mais sa compagne n’avait jamais pu se résoudre à s’en séparer. Il avait appartenu à sa mère avant sa mort et bien que démodé, elle y tenait quand même. Et puis avec quelques coussins et un plaid il pouvait bien se fondre dans le décor. Voilà son argumentation auprès de son cher et tendre lors de leur emménagement commun un an plus tôt.

Myriam avait toujours eu une force de persuasion surtout lorsque cela la touchait personnellement. Elle avait l’art et la manière de s’y prendre pour obtenir tout ce qu’elle voulait autour d’elle. C’était d’ailleurs ce qui l’avait mené à travailler dans la vente, gravir les échelons et devenir à vingt-neuf ans, responsable adjointe d’une enseigne nationale de prêt à porter. Avec Olivier, elle jouait souvent de son regard étincelant dont elle seule avait le secret. Une fois de plus, il avait capitulé, ce n’était qu’un meuble après tout, ils voulaient un appartement à l’image de leur couple, simple, sans fioriture et un petit compromis de la part de monsieur face à une vie à deux, ce n’était pas la mer à boire.

Les pensées de la jeune femme s’étaient replongées dans le passé parce c’était la seule chose qu’elle pouvait supporter. Elle était encore sous le choc du dernier évènement. Qu’était-ce au juste ? Une énième dispute ou bien la rupture ? Pour l’heure elle n’avait plus les idées claires. Elle s’évertuait depuis ces cent quatre-vingt longues minutes à tirer machinalement sur le fil de couture qui dépassait du petit coussin posé sur ses genoux et à l’enrouler autour de son doigt au point de lui couper la circulation. Le manque de sensation au bout de son index n’était rien comparé au vide qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même. Son regard hébété fixait une marque séchée de tasse à café sur la table basse sans réellement la voir car l’information ne montait pas jusqu’à son cerveau. Myriam était trop occupée à ressasser la mésaventure de ce dimanche matin.

Olivier était parti parce qu’elle le lui avait imposé. Jamais, depuis ces trois dernières années elle n’avait été aussi virulente envers son conjoint. La violence de ses propos avait entraîné le couple à sa perte. Mais qu’avait-elle fait ? Elle avait mis un terme à leur relation non pas parce qu’elle avait cessé de l’aimer, mais à cause de ses propres problèmes liés au délaissement. Comment pouvait-elle espérer qu’Olivier l’aime en retour alors qu’elle ne s’estimait pas digne de l’être ?

Portant un sac de sport avec quelques affaires personnelles, il avait fermé la porte d’entrée derrière lui, impassible, sans se retourner. La jeune femme aurait préféré qu’il la claque, il aurait au moins marqué sa colère et son désaccord, au lieu de cela, elle avait lu dans ses yeux de la tristesse et de la déception avant de tourner les talons et de disparaître. Cela avait renforcé son sentiment de culpabilité. Ses yeux la brûlait tant elle avait sangloté et la peau de son visage l’irritait à cause du sel contenu dans ses larmes. Elle n’avait d’ailleurs plus la force de pleurer, elle était maintenant dans une phase stoïque.

Une heure de plus s’écoula depuis le départ de son compagnon avant qu’elle n’ose se lever. Etait-ce encore le bon qualificatif pour désigner Olivier ? Elle n’en savait absolument rien. Elle savait en revanche, que rester une minute de plus inerte sur le fauteuil sur lequel ils avaient tant débattus et partagés tant de plaisirs ne changerait pas la situation.

Il fallait qu’elle se bouge. Alors elle déplia progressivement une jambe puis l’autre, posa les pieds au sol et avança. Ignorant jusqu’alors les caprices de son corps, midi était passé depuis une éternité lui semblait-il et il fallait à présent qu’elle mange n’importe quoi pourvu qu’elle soit rassasiée.

Le soir venu, c’était la première fois depuis bien longtemps qu’elle se coucha seule dans ce grand lit. Même lorsqu’ils se disputaient, aucun d’eux ne pouvait se résoudre à dormir dans le canapé et encore moins à l’extérieur. C’était sérieux cette fois.

***

Ne travaillant pas le lundi, elle passa le reste de son week-end dans un état comateux, et elle se doutait bien qu’Olivier ne lui donnerait aucun signe de vie, du moins pour le moment.

Le mardi était de fait, son premier jour de la semaine, celui-ci fut particulièrement difficile au réveil. Elle devrait faire bonne figure auprès de ses collaborateurs. Elle ne pourrait pas se permettre de flancher alors que tout le monde compterait sur elle.

Apprêtée comme à son habitude d’un maquillage léger autour de ses grands yeux noisette, de sa longue chevelure noire lissée jusqu’aux épaules et vêtue d’un tailleur blanc assorti à ses ballerines, elle se dit qu’elle donnerait bien le change, sa situation personnelle ne devrait en rien transparaître sur son attitude professionnelle. Ce fut dans cet état d’esprit que Myriam arriva la première au magasin comme c’était souvent le cas quand elle travaillait en matinée. Elle aimait cet instant de calme et de concentration avant la venue des vendeuses. Elle pouvait tout à son aise ; lever le rideau de fer, allumer les lumières des vitrines, installer la caisse, trier son contenu et pour finir mettre en marche la musique de fond qui tournerait en boucle toute la journée.

Au moment d’ouvrir les portes battantes, une des vendeuses apparut, puis une autre et ainsi de suite jusqu’à l’arrivée de l’équipe au complet. Tout le monde était d’attaque pour accueillir les premiers clients, Myriam plus que jamais en apparence.

La journée se déroula sans encombre tout comme les deux jours suivants. On pouvait les qualifier de routinières ; métro-boulot-dodo. En effet, Myriam était un vrai robot, elle ne pensait à rien d’autre sur son lieu de travail qu’à satisfaire les clients et cogérer l’équipe, une vraie professionnelle. Mais le troisième jour, alors qu’elle se trouvait dans le bureau en arrière-boutique pour s’occuper des plannings, son regard se posa sur le dossier de formations. Les souvenirs de l’homme de sa vie ressurgirent comme un éclair.

Elle repensa à sa rencontre avec Olivier trois ans plus tôt. Elle n’était alors qu’une toute nouvelle vendeuse dans son magasin actuel. La grande enseigne nationale privilégiait déjà les formations internes pour la bonne évolution des équipes de chaque point de vente. Outre le fait de former ses bons éléments au marketing, l’entreprise commerciale mettait un point d’honneur à la prévention et à la sécurité environnante.

Olivier était formateur pour une société privée, il intervenait dans les entreprises pour former entre autres des salariés aux habilitations électriques, aux manipulations aux bornes à incendie mais ceux qu’il préférait initier étaient les sauveteurs secouristes du travail, avait-il confié à la jeune femme quelques temps plus tard. A cette occasion, ils firent connaissance.

Arrivant accompagnée d’une collègue sur le lieu de formation, Myriam avait rejoint un petit groupe de cinq personnes qui attendait patiemment le début du cours et leur instructeur pendant ces deux jours. Celui-ci ne se fit pas prié en faisant son entrée en dernier et prenant place face à ses spectatrices. En effet, le public était composé exclusivement de la gent féminine.

Olivier était un très bel homme selon les critères actuels. Il devait bien avoir trente-cinq, trente-six ans selon Myriam. Il était grand, on devinait un corps plutôt athlétique à travers sa chemise parme dont les manches étaient relevées sur ses avant-bras et portait un jean noir. Ses cheveux étaient bruns, avec quelques mèches grisonnantes par endroits ce qui lui ajoutait un certain charisme et de la maturité. Il portait des lunettes qu’il retira pour se présenter à l’assistance, on pouvait alors discerner des yeux d’une teinte entre le vert et le marron. La jeune femme apprit plus tard qu’en réalité, il ne les utilisait que pour lire mais il aimait s’en servir parfois pour se donner une contenance.

Il se décida enfin à rompre le silence.

- Bonjour mesdames, je me présente, Olivier Nantua, votre guide pour ces deux jours à l’issue desquels, j’en suis persuadé, vous aurez votre certificat de SST (Sauveteur Secouriste du Travail). En tout cas, je mettrai tout en œuvre pour cela, à moins que vous ne souhaitiez me revoir pour un repêchage dans six mois.

Il avait ponctué cette dernière phrase avec un sourire à damner un Saint. C’était un séducteur dans l’âme, Myriam l’avait deviné d’emblée. Elle n’était d’ailleurs pas insensible au charme que dégageait cet homme. Et comme ses consœurs, elle avait gloussé à cette dernière remarque. Ce qui encouragea l’orateur à poursuivre.

- Mais je suis sûr que vous serez des élèves sérieuses et que nous n’aurons pas besoin de nous revoir de sitôt.

Il frappa un coup dans ses mains pour appuyer ses propos et motiver ses troupes.

- Pour l’heure, je vous invite à vous présenter individuellement tour à tour. J’aime connaître mes interlocuteurs, avait-il dit. Ensuite, merci de vous faire passer la feuille de présence et de la signer avant de me la rendre. Je vous rappelle que la formation initiale dure deux jours et que les recyclages se feront tous les vingt-quatre mois à partir de l’obtention du certificat. Avant d’entrer dans le vif du sujet, avez-vous des questions ?

L’une des jeunes candidates ne se fit pas attendre et l’interrogea tout en minaudant :

- Bonjour Monsieur Nantua, je voulais juste savoir si vous auriez l’amabilité de nous diriger et nous accompagner ce midi à la cantine de votre entreprise. Vous comprenez, c’est un tel labyrinthe ici !

C’en était trop pour Myriam, sa boîte l’avait envoyée là pour une raison précise et elle ne souhaitait pas perdre son temps avec des conneries de ce genre. Cet homme était peut-être séduisant mais s’il commençait déjà à charmer ces dames, les deux jours à venir ne risquaient pas d’être productifs, du moins dans l’obtention du diplôme.

A son grand étonnement, Olivier répondit fermement mais sans animosité à son interlocutrice.

- Nous réglerons les détails d’ordre logistique au moment venu car il est temps pour vous, mesdames et mesdemoiselles, d’apprendre à sauver des vies.

Tout cela ponctué d’un sourire ravageur, cela devait être sa marque de fabrique. C’était une réponse qui avait le mérite d’être claire, il était soudain remonté dans l’estime de Myriam. Il avait beau avoir conscience de son ascendant envers les femmes, cet homme n’en restait pas moins professionnel. Cela leur faisait un point commun songea-telle. Au-delà de son métier qui le passionnait, c’était la transmission de son savoir qu’il trouvait gratifiant, cela sautait aux yeux et rien que pour cela, elle l’admirait.

Les heures suivantes passèrent comme des minutes aux yeux de Myriam car la formation l’enthousiasmait vraiment. Olivier alternait théories et simulations avec quelques cas concrets pour s’adapter au contexte de la vente en magasin. Il s’apprêta alors à exécuter une démonstration.

- A présent, nous allons mettre en pratique la méthode de Heimlich. Je précise qu’elle doit être appliquée en cas d’obstruction totale des voies aériennes.

Il s’interrompit quelques secondes pour consulter la liste des présentes puis releva la tête avant de fixer l’intéressée.

- Myriam Passoni ? Voulez-vous bien m’assister ?

Captivée par le cours, cette dernière n’avait pas réalisé tout de suite que la demande s’adressait à elle. Elle croisa le regard de son interlocuteur et répondit d’une toute petite voix :

- Heu, oui bien-sûr.

Il fallait bien se l’avouer, cet homme l’impressionnait, elle aimait la sensation troublante qu’il provoquait au fond de son ventre, seulement elle ignorait de quoi il s’agissait. Elle pouvait admettre une certaine attirance pour ce beau spécimen mâle, mais un coup de foudre ? Ça serait bien trop niais ! Il fallait vraiment qu’elle arrête les romans à l’eau de rose, ça modifiait son discernement.

Elle se leva et avança jusqu’à son formateur d’un pas hésitant.

Pour paraître plus tangible, il transposa l’intervention dans un cas propre à l’emploi de ses futures diplômées. S’adressant à Myriam il exposa la situation.

- Je serai le vendeur, et vous serez la cliente. Pendant que je vous conseillerai sur un produit, vous aurez avalé votre chewing-gum, vous vous tiendrez la gorge à deux mains pour illustrer votre suffocation.

Elle acquiesça d’un mouvement de tête.

La simulation commença et les regards du reste du groupe se focalisèrent sur les deux intervenants. Sans perdre une minute, Olivier se positionna derrière Myriam et passa les bras autour de sa taille, fermant sa main droite sur son point gauche, il effectua une compression abdominale en remontant vers la poitrine. Bien que le geste fut exécuté avec une précision millimétrée, il était fait tout en douceur car la “victime” n’était pas réellement en danger.

Au moment où son formateur s’était positionné dans son dos et avait accompagné le geste à la parole, une bouffée de chaleur avait parcouru le corps de la jeune femme, si bien qu’elle sentit le rouge monter à ses joues. S’il avait ressenti une quelconque tension, il n’en montra rien, restant en tout point maître de la situation. Que venait-il de se passer ? C’était une simple démonstration, pas de quoi fouetter un chat songea-t-elle. Se faisait-elle des idées ? Un courant était-il passé entre elle et Olivier ?

Mieux valait pour elle ne plus y penser, un homme comme lui devait avoir une vie bien rangée avec une épouse aimante, un ou deux magnifiques enfants et un superbe pavillon en périphérie de la ville. Non, c’était une très mauvaise idée de fantasmer sur son formateur. Néanmoins, il lui décocha un magnifique sourire après la démonstration, peut-être par simple politesse…ou pas. Elle pouvait rêver après tout, ça lui donnerait un peu de piment au milieu de sa vie monotone.

Durant ces deux journées, il accompagna le petit groupe les midis à la cantine de l’entreprise et s’assit à côté de Myriam pour discuter de choses anodines. Au terme de la formation, toutes les candidates avaient reçu le certificat SST non sans fierté, elles avaient même réclamé une bise à leur charmant pédagogue avant de prendre congé.

Seule Myriam était restée quelques minutes de plus dans la salle de cours. Elle ne sut pas exactement pourquoi elle se trouvait là, seule face à cet individu intimidant et tellement intriguant. Elle espérait peut-être un signe d’encouragement de la part de cet homme. Dans tous les cas elle n’avait rien à perdre. Olivier prit la parole avant même qu’elle ne tente d’ouvrir la bouche. Heureusement pour elle, car engager une conversation n’était pas sa tasse de thé.

- Félicitations Myriam, je suis fier de vous.

- Merci Olivier, c’est grâce au formateur que vous êtes, répondit cette dernière.

Elle l’avait appelé par son prénom car depuis la veille, ils étaient tous devenus plus familiers, ils partageaient les pauses café et les repas, cela les avait rapprochés.

- Ne faites pas la modeste, tout le mérite vous revient, dit-il.

- Je ne sais pas quoi vous dire.

La jeune diplômée baissa la tête en sentant une nouvelle fois ses joues rosir.

- Dites-moi simplement oui.

Cet homme ne passait pas par quatre chemins pour exprimer le fond de sa pensée, elle le découvrirait les mois à venir. Surprise, elle releva la tête rapidement et écarquilla les yeux.

- Pardon ?

Le regard d’Olivier sur la jeune femme était intense, c’était un mélange d’admiration et de désir. Celle-ci ne pouvait pas se dérober face à l’attention qu’il lui portait même si elle l’avait voulu.

- Je parle de ma prochaine question, dites-moi oui.

De peur de mal comprendre, sa voix était peu assurée à l’instar de son comportement envers les hommes.

- Oui à quoi ?

- A mon invitation à dîner. J’aimerais vous revoir Myriam…

Elle fut arrachée à ses pensées par le bruit de la porte, l’une de ses collègues la réclamait en magasin. Qu’est ce qui lui avait pris de laisser son esprit divaguer comme ça sur son lieu de travail ? Elle ne pouvait pas ruminer le passé. Elle repoussa tous ses sentiments au plus profond d’elle-même et sortit du bureau. Elle termina la journée égale à elle-même, toujours très professionnelle. Mais en rentrant chez elle, la morosité prit le dessus. Elle retourna dans un état de fatigue et de tristesse comme le week-end précédent.

***

Myriam pensait que, pour le bien d’Olivier, il devrait faire sa vie avec quelqu’un de moins perturbé. Alors, sans même lui demander son avis, elle avait renoncé à leur couple. Leurs divergences d’opinion sur la conception de la famille et notamment sur le fait d’avoir un enfant se terminaient très souvent en disputes ces derniers temps. Elle voulait garder le contrôle de sa vie comme elle l’avait toujours fait depuis qu’elle était adulte. Elle avait cependant cédé un peu de sa maîtrise exemplaire au début de sa relation avec Olivier. Avec lui, comme avec personne d’autre, le sexe avait suscité en elle une émotion forte, de la spontanéité et même de l’abandon. Elle n’était pourtant pas prête à partager plus, elle s’en sentait incapable. Un bébé n’y changerait rien, elle ne serait pas une bonne mère. Elle le savait, c’était inscrit dans ses gènes.

Le comportement de Myriam était la conséquence des rapports complexes avec sa propre mère. Olivier faisait partie des dommages collatéraux au même titre que l’enfant qu’elle n’aurait jamais. D’un point de vue extérieur, il était difficile de la comprendre tant elle se renfermait sur elle-même. La jeune femme manquait cruellement de confiance en elle sur un plan personnel.

En effet, depuis toute petite elle entendait sans arrêt sa mère lui rabâcher qu’elle ne valait pas mieux que son père, qu’elle la quitterait un jour tout comme lui. C’était une fille unique de parents divorcés, elle ne vivait alors plus qu’avec cette seule proche. Elle aurait espéré que cette femme tenait plus à sa fille qu’à sa bouteille de Whisky mais le combat était perdu d’avance. Elle devait se faire une raison. Dire que sa génitrice ne tenait pas un rôle de mère exemplaire était un doux euphémisme. Elle ne protégeait pas sa fille comme une mère devait le faire. Elle l’exposait même à des dangers.

Cette mère distante était malgré tout une très belle femme, elle comptait exclusivement sur son physique pour obtenir ce qu’elle voulait. Cela fonctionnait très bien auprès de la gent masculine. De ce fait, elle multipliait les partenaires depuis son divorce. Elle voulait sûrement se prouver quelque chose, mais aux yeux de Myriam elle était pathétique.

L’amour de cette petite fille envers sa mère se consumait un peu plus au fil des années. Le jour où cette abjecte femme fut témoin des attouchements de son rencard du moment sur sa propre enfant, elle avait non seulement nié la détresse de Myriam mais elle l’avait accusée de mensonges. Pire encore, c’était selon elle sa fille qui avait fait des avances au connard dans son lit.

Cette salope lui avait infligé une telle douleur qu’à cet instant même, la jeune fille prit la décision de se forger une carapace pour que ses sentiments envers autrui ne la mutilent plus. Elle comprit que la jalousie rongeait cette mère égrise dont les effets de l’alcool commençaient à se refléter sur sa plastique autrefois irréprochable.

Mais comment pouvait-on en vouloir à son enfant de grandir et de devenir une charmante jeune femme ? L’instinct d’une mère n’aspirait-il pas à la fierté et à l’épanouissement de sa progéniture ? Peut-être pas finalement. Voilà pourquoi elle ne prendrait pas le risque de répéter ce schéma en ne fondant pas de famille.

De retour dans le présent, elle prit une grande inspiration pour refouler une nouvelle fois cette vague d’émotion. Décidément, elle méditait beaucoup sur sa situation ces derniers temps. Elle se fit couler un bain pour se détendre. Elle ne pleura pas, elle se contenta juste de s’immerger jusqu’aux épaules dans l’eau savonneuse. Épuisée de combattre cette foule de troubles néfastes, la jeune femme se laissa aller et eut l’impression que cela n’était pas arrivé depuis une éternité.

Plusieurs longues minutes plus tard, la sonnerie de son portable la sortit de sa somnolence. Elle décida de se rincer en vitesse et de s’habiller pour enfin consulter son téléphone. Un message vocal d’Olivier clignota sur l’écran. Bien qu’elle voulait se convaincre du contraire, elle était soulagée d’avoir des nouvelles de son…son quoi au juste ? Le message qu’elle s’apprêtait à écouter allait-il remettre en question leur rupture ? Les doigts engourdis elle appuya sur la touche et découvrit son contenu.

« Bonjour Myriam c’est Olivier…nous devons parler…rappelle moi s’il te plaît…salut. »

Ses mots étaient directs, simples et bien qu’hésitants, sans chichi. Ils ressemblaient bien au caractère d’Olivier. Comme à son habitude, il ne tourna pas autour du pot pour dire ce qu’il voulait, à l’instar de leur premier rendez-vous. La jeune femme avait plusieurs solutions devant elle, ignorer ce dernier et continuer à vivre tel un zombie ou répondre favorablement à sa requête et essayer d’avancer au risque d’avoir mal.

De toute façon, sa carapace était déjà bien amochée. Ayant son lot de souffrance depuis quelques temps, un peu plus à ce stade de sa vie n’y changerait rien. Elle décida de choisir la deuxième option. Armée de son téléphone portable, elle se prépara à composer un texto car elle n’avait pas le courage de l’appeler. Ses mains étaient tremblantes, qu’allait-elle bien pouvoir lui écrire ? Elle se lança finalement avec un sms laconique :

« BONJOUR OLIVIER, D’ACCORD POUR PARLER… »

Elle ne lui avait pas demandé la date ni l’heure ni même l’endroit de leur entretien. Le malaise pouvait se ressentir à travers leurs téléphones interposés mais malgré cela elle voulait lui laisser le choix sur les modalités de leur discussion, c’était la moindre des choses. Aussitôt, un message apparut sur l’écran de l’appareil :

« TRES BIEN, QUE DIS-TU DE DEMAIN SOIR, 19H30 ? AU CAFE DU COIN ? »

Le café en question désignait l’établissement qui se trouvait à deux pas de chez eux, au moins c’était un lieu neutre. Les questions fusèrent alors dans la tête de Myriam. Où vivait-il depuis leur rupture ? Dans quel état d’esprit se trouvait-il ? Cherchait-il à la reconquérir ou à l’inverse récupérer le reste de ses affaires pour clore leur histoire ? Elle se contenta finalement d’une nouvelle réponse succincte :

« OK POUR DEMAIN »

Elle ne voulait pas laisser transparaître à son interlocuteur son incertitude et ses inquiétudes, et bien qu’Olivier était l’un des rares à avoir une idée de la vraie Myriam, celle qui avait enfin lâché prise, celle qui s’était dévoilée à lui, celle qui avait laissé ses émotions l’envahir. Pour l’heure, elle voulait à nouveau revêtir sa coquille.

« A DEMAIN MYRIAM, BONNE NUIT » furent les derniers mots de leur courte conversation. Sans lui répondre elle se coucha, elle savait qu’elle n’allait pas passer une bonne nuit, trop occupée à envisager les divers scénarios possibles de leur future entrevue.

***

Le lendemain, Myriam arriva sur le lieu de rendez-vous avec cinq minutes d’avance, et pourtant Olivier l’attendait déjà. Au moment où elle passa la porte du café, il leva la tête vers elle. Il avait le visage fermé, ses traits étaient durs et quelques poches violacées naissaient sous ses yeux encore splendides malgré tout. Il paraissait vraiment fatigué. Lui non plus ne semblait pas au mieux de sa forme.

Le cœur battant la chamade, la jeune femme avança lentement dans sa direction. C’était sûr, cette confrontation n’allait pas être une promenade de santé. De toute évidence, il allait lui dire qu’elle ne valait pas le coup qu’il se batte pour elle et il aurait raison. Ou bien, pourquoi ne pas repartir à zéro ?

Elle ne savait plus quoi penser tellement elle était perdue. Il lui fallait attendre les arguments de son interlocuteur pour connaître l’issue de l’entretien. Son masque impassible en place, la “Myriam en société” s’installa à la table qui leur était réservée.

Olivier se pencha alors vers elle pour lui faire un chaste baiser sur chaque joue. Cette distance entre eux était une sensation particulière pour elle. En effet, jusqu’à récemment ils étaient tellement intimes que cette façon de se saluer lui semblait froide. C’était de circonstance et c’était elle qui avait provoqué cette situation.

- Bonjour Olivier, commença-t-elle. Comment vas-tu ?

Quelle question idiote, se dit-elle. Elle se doutait bien de l’état de celui-ci mais que pouvait-elle bien dire ? Il fallait bien qu’elle engage la conversation.

- Salut Myriam, ça va merci, lui répondit-il.

C’était une réplique de pure politesse pensa-t-elle. Le serveur s’approcha pour prendre leur commande et tourna les talons dès qu’il eut terminé.

- Merci d’être venue, continua-t-il, je n’étais pas sûr que tu viendrais jusqu’à ton texto d’hier.

- Aucun problème, répliqua-t-elle. Alors, quoi de neuf ?

Elle prenait un air détaché à tel point que son sourire était forcé. Elle n’était pas du tout à l’aise à cet instant. Jouer un rôle l’aiderait à passer ce cap. Allait-il s’en apercevoir ?

- Myriam, je vais être direct. Je ne suis pas là pour échanger des banalités sur la météo ou sur le travail. Si je t’ai demandé de venir c’est pour savoir où nous en sommes aujourd’hui. Je ne t’ai pas donné de nouvelles pendant plusieurs jours pour que tu puisses prendre assez de recul sur la situation. Maintenant il est temps de mettre les choses à plat.

Cette tirade avait le mérite d’être clair, Olivier voulait en venir au fait.

- Que veux-tu que je te dise ? Nous avons rompu comme des milliers d’autres couples, répondit-elle. Pourquoi remuer le couteau dans la plaie ?

Elle fermait la porte à la discussion, feignant l’indifférence. Elle reprit plus dédaigneuse que jamais :

- De plus, tu nous fais perdre notre temps à tous les deux. Vas donc t’enticher d’une de tes petites élèves. Je pense que les candidates ne manquent pas…et laisse-moi tranquille…tu te prends pour un psy pour supposer mon prétendu besoin de recul ?

A cette repartie cinglante, Olivia serra les dents.

- Primo, nous n’avons pas rompu. C’est toi qui m’as quitté. Secundo, je n’aime pas l’attitude que tu prends avec moi en ce moment. Je te connais trop bien pour savoir que tu n’es pas aussi arrogante dans la vie.

La jeune femme avait espéré que son agressivité le repousserait. Il l’avait cernée d’emblée, elle ne pourrait pas jouer la comédie bien longtemps avec lui. Se voilant la face, elle essaya toutefois de poursuivre sur le même ton et tenta de l’achever avec un coup de poignard.

- Tu sais Olivier, ce n’est pas en t’entêtant de cette manière que tu parviendras à te retrouver à nouveau dans mon lit. Vas en baiser une autre, ça te feras du bien !

Interrompant leur conversation, le serveur revint avec leurs bières respectives, ce qui fit retomber la tension un petit instant.

- Merci, répondirent-ils simultanément.

A nouveau seuls, Olivier prit une gorgée rafraîchissante avant de parler.

- Je ne vais pas entrer dans ton petit jeu Myriam. Je ne suis peut-être pas psy mais je sais que tu cherches à me provoquer. Dis-moi plutôt ce qui se passe bon sang ! Je sais que nous nous sommes pas mal disputés ces derniers temps mais il n’y a pas que ça. Je me trompe ?

- Tu m’énerves à toujours vouloir tout analyser. Pourquoi y aurait-il autre chose ? Nos disputes ne sont-elles pas un motif suffisant pour toi ?

- Non…je suis sûr que c’est plus profond que ça.

Il marqua une pause, l’air songeur, avant de reprendre :

- Il fut un temps où tu te confiais à moi.

La jeune femme ne répondit pas.

- Alors quoi ? Notre couple est déchiré et ça ne te fait ni chaud ni froid ? Tu ne me feras pas avaler ça, dit-il avec un rire sans joie.

Myriam sentit son cœur battre à tout rompre. L’obstination de son interlocuteur eut raison de son arrogance. Elle baissa peu à peu sa garde :

- Olivier, tu sais très bien que je ne veux pas d’enfant. Toi tu veux fonder une famille. C’est incompatible alors il vaut mieux pour tout le monde en rester là.

Elle détourna le regard de l’homme qui lui faisait face pour ne pas avoir à l’affronter. Il avait raison, elle cachait quelque chose. Comment pourrait-il comprendre ? Il était préférable pour lui de refaire sa vie.

- C’est aussi à moi d’en juger, rétorqua-t-il, nous sommes tous les deux concernés dans cette histoire je te rappelle.

- S’il te plaît, n’insiste pas.

De longues minutes de silences régnèrent avant que celle-ci avoua d’une toute petite voix, telle une petite fille qui s’excuse après une réprimande :

- Tu mérites mieux qu’une nana aussi minable que moi dans ta vie.

Sa coquille se fissura, elle n’espérait pas attendrir Olivier avec cette réplique, juste qu’il comprenne qu’il devait renoncer à elle pour son bien. Pour autant elle ne s’attendait pas à la réaction de ce dernier.

- Arrête de jouer les victimes, bordel, lui dit Olivier, reprends-toi ! Je ne te connaissais pas aussi pitoyable !

A ses derniers mots, le masque de Myriam tomba.

- Il est difficile de me dire que je ne suis pas pitoyable alors que ma mère a passé l’essentiel de mes jeunes années à me le rabâcher. Je ne souhaite pas reproduire ses erreurs sur un enfant.

Elle dévoilait enfin son fardeau. Myriam pensait qu’elle ne se trouvait pas à la hauteur des sentiments d’Olivier, encore moins d’une progéniture. Elle avait une piètre estime d’elle-même. Moins touché que surpris par la tirade de sa partenaire, Olivier parut incrédule.

- Alors c’est donc ça ? C’est la relation chaotique avec ta mère qui est à l’origine de notre différend ?

Quelques mois après leur rencontre, elle lui avait raconté dans les grandes lignes les rapports particuliers qu’elle entretenait avec sa mère. Aujourd’hui, il en pâtissait, songea-t-elle. Myriam posa les yeux sur son verre, elle détournait à nouveau le regard de son ami. Il interpréta son silence comme un aveu. Olivier sembla alors perdre son sang-froid. Il fit tressaillir son interlocutrice par la véhémence de ses propos, ponctués d’un point sur la table.

- C’est une putain de mauvaise excuse de dire que tu ne veux pas d’enfant parce c’est dans tes gènes.

Quelques clients du café interrompirent leurs conversations et se retournèrent sur le couple après la repartie retentissante d’Olivier. Puis, ils revinrent à leurs affaires. Quant à l’homme indigné, il poursuivit dans sa lancée.

- C’est des conneries tout ça. Chaque individu est ce qu’il décide d’être, pas ce que ses parents sont ou ont été. C’est un choix personnel. C’est dingue que ta conduite soit encore dictée par ton ressentiment. Quoi que tu en dises, tu es toujours influencée par ça.

Il prit une inspiration avant de reprendre.

- Tu veux savoir ton véritable problème ? Tu as peur de l’inconnu. Tu aimes tellement tout contrôler que tu en oublies de vivre pleinement.

A quoi s’attendait-elle au juste ? Qu’il la supplie à genoux de reprendre leur relation là où elle s’était arrêtée ? Et après ? Le problème n’était pas résolu, loin de là. C’était sûrement pour cela qu’Olivier avait été virulent dans ses mots comme jamais auparavant.

Jusque-là, Myriam pouvait s’estimer heureuse d’avoir un compagnon aussi débonnaire. A présent, l’image lisse et compréhensive d’Olivier n’était plus celle qu’il avait arboré jusqu’ici, fini l’homme compatissant.

Myriam comprit qu’il voulait la secouer et pour cela il avait utilisé sa méthode favorite : des paroles directes mais pour une fois dénuées de son calme exemplaire. Acquiesçant timidement de la tête en guise de réponse, elle s’avoua enfin qu’elle l’avait laissé partir parce qu’elle avait peur. Peur de prendre le risque de ne pas pouvoir être aimée ni aimer un petit être aussi fort que cet homme incroyable. Plutôt que d’affronter cette peur, elle avait préféré la fuir, quitte à blesser l’amour de sa vie. Elle ne devait pas s’apitoyer sur son sort, c’était de sa faute après tout si elle en était là.

- Je suis désolée de t’avoir évincé de ma vie comme ça, réussit-elle néanmoins à prononcer.

- Je n’arrive pas à croire que tu aies rompu avec moi sans me parler de ça avant. J’aurais mieux compris tes réactions.

La fatigue prenait le pas sur la colère et la voix de ce dernier se radoucit.

- Je ne peux pas me résoudre à te voir tourner le dos à un bonheur éventuel uniquement parce que tu as peur d’une chose qui n’est même pas arrivée.

Il avait raison, la réserve de la jeune femme concernant sa famille et son incapacité à s’ouvrir aux autres avait fini par creuser un gouffre entre elle et le monde entier. Olivier avait été jusqu’ici capable de combler ce vide. Il reprit sur le même ton.

- Ouvre-toi à moi Myriam. Dis-moi ce que tu as sur le cœur.

Elle se décida à lever les yeux vers lui et découvrit dans son regard un mélange de compassion et de tendresse. Elle ouvrit la bouche pour débiter des propos qu’elle n’avait jamais osé prononcer jusqu’alors :

- Je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir une conversation avec ma mère depuis que je suis adulte. Je culpabilise d’être partie faire mes études loin d’elle. Elle était seule et je m’en veux.

- Mais non arrête, tu as eu raison de la laisser à son sort. Ça aurait été inutile de l’aider parce qu’elle-même ne le désirait pas, elle s’en serait sortie depuis longtemps si ça avait été le cas. Et toi dans tout ça, tu aurais risquée d’être entraînée dans sa chute. C’est peut-être un accident de voiture qui lui a été fatal mais l’alcool et la haine l’ont tuée à petit feu, tu n’y es pour rien.

Une larme roula sur la joue de la jeune femme.

- Je n’arrive pas à tourner la page et elle n’est plus de ce monde. J’ai un cruel sentiment d’inachevé…oh et puis de toute façon ça n’a plus aucune importance, répondit-elle désabusée. Il est trop tard. Elle est morte, fin de l’histoire.

- Je n’en suis pas si sûr, rétorqua Olivier. Tu comptes garder le poids des regrets au fond de toi toute ta vie ?

- J’avoue que je ne sais plus très bien ce que je dois faire.

- J’ai peut-être une idée. Tu as besoin de lui dire tout haut les mots que tu n’as jamais pu formuler jusqu’à présent.

Toute la rancœur qu’elle avait en elle, c’était Olivier qui en avait payé le prix jusqu’à maintenant. Quelle injustice pour lui pensa-t-elle. La peur dirigeait sa vie et il fallait que cela cesse.

Pour sa santé mentale, elle devait effectivement réagir et les propos de ce dernier l’aideraient à prendre une décision. Il lui était nécessaire de se débarrasser de cette amertume, cette colère qui la bouffait de l’intérieur depuis toutes ces années. L’aide que pouvait lui apporter cet homme la stupéfia après le mal qu’elle lui avait fait. Elle ne pouvait pas pour autant refuser une telle opportunité.

***

Debout devant la pierre tombale, le temps s’était arrêté. Elle luttait en silence pour ne pas pleurer. Il fallait qu’elle garde son sang-froid pour dire à sa mère tout ce qu’elle avait sur le cœur. Olivier lui avait soumis l’idée de ce qu’elle s’apprêtait à faire.

Soutenue par ce dernier depuis leur discussion animée quelques jours plus tôt, elle était très touchée de son engagement envers sa propre histoire, ils ne s’étaient toutefois pas remis ensemble. Voudrait-il qu’ils soient amis ? Elle y réfléchirait au moment opportun.

Il se tint en retrait derrière Myriam mais assez proche de celle-ci pour lui faire sentir sa présence. Elle voulait qu’il soit là pour lui donner du courage. Qui aurait cru que parler à une morte serait un exercice aussi difficile ?

- Bonjour maman, si je suis là aujourd’hui, c’est pour te dire des choses que je garde en moi depuis trop longtemps.

Elle se racla la gorge, mal à l’aise de faire un monologue face à une personne défunte mais s’obligea toutefois à poursuivre.

- Tu…tu n’étais pas une bonne mère. Tu n’aurais jamais dû avoir la responsabilité d’un enfant…tu étais une femme trop imbue de ta personne pour t’en soucier.

Dans sa lancée, elle débita sans s’arrêter.

- Je n’étais pas responsable de tes problèmes, tu n’as pas eu besoin de moi pour te les créer. Quant à moi, je n’ai pas à être désolée de mon manque d’éducation. Je me suis forgée ma propre identité durant toutes ces années. Je ne suis pas liée à toi, ni à ton passé ni à tes erreurs. Je n’ai pas besoin de te ressembler, je l’ai compris récemment.

Elle jeta un regard en coin à son discret partenaire pour appuyer ses propos. Puis revenant à la sépulture, elle continua d’une voix hésitante.

- Tu m’as fait souffrir quand tu prenais l’habitude de me traiter comme une bonne à rien.

Le ton de cette dernière haussa et la colère l’envahit.

- Tu ne pensais vraiment qu’à ta gueule hein ! Espèce de salope sans cœur…tu m’as brisée !

Les larmes montèrent.

- Je n’étais qu’une gamine putain…j’avais quinze ans ! On m’a violée et toi qu’est-ce que tu as fait hein ? Tu m’as bafouée…pourquoi tu ne m’as pas soutenue maman ? Pourquoi tu ne m’aimais pas ?

Le sanglot de Myriam redoubla. Ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps, si bien qu’Olivier l’attrapa in extremis avant qu’elle ne s’effondre. Il l’entoura de ses bras en lui susurrant des paroles rassurantes à l’oreille et glissèrent ensemble lentement pour se retrouver à genoux, aux pieds de la stèle.

- Je n’ai jamais compris pourquoi tu me prenais pour ta rivale. La jalousie t’as amenée à agir de façon détestable…envers ta propre fille…tu me dégoûtes !

Elle sanglota de plus belle, tandis qu’Olivier la berçait comme un bébé. Après de longues minutes, elle reprit :

- Si tu étais encore de ce monde, je te dirais d’aller te faire foutre…mais tu t’es défilée une fois de plus débita-t-elle avec un rire mauvais.

Ses derniers mots si durs la soulagèrent. Elle sécha ses larmes du revers de la main et prit ensuite un air peiné avant d’évoquer ses propos suivants.

- Ça me fait mal de l’avouer et pourtant je t’ai aimé maman.

Les mots avaient du mal à sortir de sa bouche tellement elle avait la gorge nouée.

- Petite, je t’ai tellement aimé que j’ai oublié qui j’étais vraiment. Je me percevais comme ton ombre. La fillette d’autrefois est devenue une femme accomplie maintenant et ce n’est pas grâce à toi.

Elle ne se voulait plus agressive, elle se libérait juste du poids de la rancœur qu’elle portait depuis tant d’années. Elle tendit la main pour saisir fermement celle d’Olivier, elle devait se ressaisir.

Sans dire un mot, ils se relevèrent doucement et s’observèrent tendrement.

Regardant à nouveau la pierre tombale, elle poursuivit.

- Je te présente l’homme qui a fait de moi celle que je suis aujourd’hui, je l’aime plus que ma vie.

Elle avait enfin admis devant lui qu’elle l’aimait encore. Myriam était épuisée de toutes ses émotions intenses.

- J’en ai assez de ressentir de l’amertume, de la colère et de la peur. J’ai besoin d’entrevoir un avenir serein et je le veux avec l’homme que j’aime.

Elle aimait Olivier depuis leur rencontre, c’était indéniable. Mais l’avouer à voix haute devant l’intéressé et la tombe de sa mère prenait une toute autre dimension.

- Pour ce faire, je dois te pardonner toutes ces années d’enfer…ça m’aurait coûté de te dire la même chose il y a encore quelques jours. Maintenant il me semble que c’est le bon moment. Je n’oublie pas pour autant ce qu’il s’est passé entre nous mais je ne tiens plus à traîner mes vielles casseroles jusqu’à la fin de mes jours. A présent, je vais vivre pour moi et les miens, le reste passera au second plan. Adieu maman, je ne pense pas éprouver à nouveau le besoin de revenir te rendre visite...repose en paix.

***

Après ses dernières paroles elle se sentit plus légère et vidée. Elle se rendit compte à quel point Olivier tenait à elle. Il le lui avait prouvé en la poussant dans ses retranchements.

Ils quittèrent à pas lents le cimetière côte à côte. Elle rompit le silence en s’adressant à son interlocuteur.

- Merci Olivier. Je ne pense pas que j’aurais réussi à faire une telle chose sans toi. Elle réalisa alors que cette réplique pouvait s’adapter à d’autres circonstances. En effet, si l’homme qu’elle aimait accepterait à nouveau de vivre à ses côtés, elle pourrait affronter bien des obstacles et partager bien des bonheurs. En aurait-il seulement envie ? Il valait mieux pour elle qu’elle ne se fasse pas trop d’illusions. Elle avait eu son lot d’émotions fortes ces derniers jours. Une déception supplémentaire l’achèverait pour de bon.

- Il n’y a pas de quoi, rétorqua-t-il modestement. Tu avais juste besoin d’un petit coup de pouce pour te libérer.

- Merci, répéta-t-elle les yeux embués.

Ils passèrent en même temps le grand portail en fer forgé et se dirigèrent lentement vers le parking du cimetière. Leurs voitures respectives étaient garées à l’opposée l’une de l’autre et ils ne semblaient pas décidés à les regagner. Les mains dans les poches, Olivier se tourna vers la jeune femme :

- Maintenant, je crois qu’il vaut mieux que j’y aille.

- Tu veux vraiment partir ?

Sur le ton de l’amusement, Olivier lui répondit.

- Tu veux que je passe la nuit sur le parking d’un cimetière ? Excellente idée !

- Ce n’est pas ce que je voulais dire, rétorqua-t-elle confuse.

- Je sais Myriam, je plaisantais. Ces derniers jours ont été si atroces que j’ai besoin de décompresser un peu.

Un léger sourire apparu sur le visage de la jeune femme et quelques larmes coulèrent à nouveau. Puis regroupant tout son courage elle lui demanda :

- Est-ce que tu m’aimes ?

Il écarquilla les yeux surpris par la question directe de Myriam. Il sortit sa main droite de sa poche et effleura de son pouce la joue humide de cette dernière.

- Ça a toujours été le cas tu sais. Mes sentiments pour toi son si forts que je ferais n’importe quoi pour ton bien-être.

Le baume au cœur et soulagée, elle répondit :

- A vrai dire, j’en doutais encore mais après ce que tu m’as fait faire aujourd’hui…tu ne peux pas savoir à quel point ça me fait du bien de te l’entendre dire.

Elle colla sa joue contre la paume de son amoureux.

- Après cet introspection sur ma vie, je me suis rendue compte que certains naissent au sein d’une famille, d’autres doivent se la construire…c’est toi ma famille Olivier.

- Tu as raison ma belle…ça veut dire que tu as révisé ta copie au sujet d’un bébé ? C’est possible, mais je ne veux pas précipiter les choses, répondit-elle.

- Je comprends.

Elle changea de sujet.

- Où comptes-tu dormir ce soir ?

- Je suis à l’hôtel depuis que je suis parti.

La jeune femme pris une grande inspiration.

- Reviens à la maison.

- Tu es sûre de toi ? Tu ne veux pas réfléchir encore un peu ? Tu sais j’ai largement de quoi payer l’hôtel. Au moins jusqu’à l’année prochaine, plaisanta-t-il.

- Tu es sérieux ? J’ai déjà assez réfléchi.

- Je sais, je te fais marcher. Je vais chercher mes affaires et je te rejoins chez nous.

Il l’enlaça tendrement puis posa ses lèvres sur les siennes avant de regagner sa voiture. C’était une sensation agréable de retrouver l’homme qu’elle aime, ses grands bras autour d’elle lui avaient manqué. Un sentiment d’apaisement envahit la jeune femme.

Un bébé pourrait-il vraiment apporter quelque chose de plus au bonheur auquel elle aspirait avec l’homme de sa vie ? Peut-être, en tout cas avec Olivier elle n’était plus fermée à cette idée.

FIN

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