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jeudi 9 octobre 2014

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Interview de Owen Matthews

Il faut avouer que j’ai été impressionnée par le britannique Owen Matthews... grand reporter de guerre, directeur du magasine Newsweek à Moscou, pendant des années, parlant plusieurs langues (dont le français couramment... de quoi me complexer à vie !)... et l’on ajoute que son roman Moscou Babylone sur l’enfer de la capitale russe dans l’ère post-apocalyptique de l’effondrement du bloc soviétique, des années 90, est franchement formidable. En fait, ces quarante minutes ont plus ressemblé à une discussion qu’à un interview. Souriant, passionné, maniant cynisme et auto-dérision à la manière de son anti-héros, Roman Lambert, Owen Matthews, nous fait partager sa vision lucide de la Russie de Boris Eltsine... et de celle de Poutine...

Merci à Marie-Laure pour avoir organisé cet entretien !

Blue Moon : Que pouvez-vous accepter de nous révéler sur vous “personnellement” notamment sur le fait que vous semblez avoir eu plusieurs existences, journaliste, correspondant de guerre ?

J’ai travaillé pendant dix-huit ans pour Newsweek jusqu’au moment où le magasine a disparu… J’étais très content puisque je me suis dit : voilà enfin l’occasion devenir “homme de lettres” (rires…) Mais qui aurait pu imaginer que Newsweek allait renaître de ses cendres, trouver de nouveaux investisseurs, donc me voilà travaillant pour ce journal, un peu comme la mafia, on ne peut jamais partir (rires…). Je fais moins de journalisme qu’avant.

Toutefois, j’étais en reportage la semaine dernière à Donetsk en Ukraine. Depuis quelque temps, le journalisme “long-form” (récit journalistique) est devenu très à la mode et cela me convient très bien, ce procédé étant plus littéraire. A Donetsk, j’avais le projet d’écrire comme un mini-livre (ou un très long reportage) d’une cinquantaine de pages en livre électronique, avec des extraits publiés dans le journal.

Je ne suis pas vraiment un romancier. Moscou Babylone est un long reportage déguisé en fiction, et tous les personnages, comme les situations sont réels. En fait, 90 % de ce qui est écrit est lié à ma propre vie à Moscou, fait appel à mes propres expériences, même si je n’ai jamais tué personne (rires...)

Blue Moon : D’où viennent vos influences dans l’écriture ? Vos auteurs préférés et ceux qui vous ont influencé ? Les livres qui vous ont marqué ?

Dans le journalisme, Michael Herr qui passa un an au Vietnam et qui écrivit sur son expérience. J’adore aussi Martha Gelhorn qui fut l’épouse de Hemingway… et dans la fiction bien-sur Hemingway ! Parmi les écrivains modernes, j’ai été très influencé par Tom Wolfe, pour moi ce qu’il écrit est le classique du nouveau journalisme, un récit de fiction basé sur la réalité, même si d’une certaine façon, ce procédé a commencé avec Charles Dickens, Mark Twain. Pleins de reporters sont devenus ainsi des hommes de lettres. Sinon, pour le style, Bret Easton Ellis....

Blue Moon : Comment avez-vous conçu le personnage de Roman Lambert ? Ressemble-t-il à quelqu’un que vous avez connu ? Avez-vous des points communs avec lui ?

C’est mon portrait en plus malin (rires…) plus cynique. Notre parcours est le même : je suis arrivé à Moscou, assez naïf. Au début, j’avais l’impression d’assister à un spectacle de grand guignol qui m’amusait. Cependant, je ne sais pas si c’est le fait d’être à moitié russe, mais j’ai éprouvé assez rapidement plus d’empathie pour les pauvres gens. J’ai vite réalisé que c’était loin d’être aussi rigolo que ça… et je n’ai pas repris cette amoralité à mon compte.

Blue Moon : Votre grand point fort, c’est le fait de nous faire ressentir de l’empathie pour un “anti-héros” loin d’être sympathique, un méchant profiteur qui en fait va tomber sur bien plus salopard que lui. Quelque part j’ai pensé à une sorte de miroir du film "Wall Street", où l’on voit un jeune loup ambitieux qui lui aussi se fait broyer par un système qui le dépasse. Seulement au lieu de "Wall Street", on a plutôt l’impression que vous avez réécrit votre "Crime et châtiment" ? Etait-ce votre but ?

Oui, c’est clairement "Crime et châtiment" revisité. En fait, la question qui me fascinait le plus, c’est : que se passe-t-il quand les gens “amoraux” sans beaucoup de scrupules, essayent de faire du bien ? Comme dans le livre de Dostoïevski, cela ne fonctionne pas toujours !

Blue Moon : Le second personnage de votre livre… c’est Moscou. Vous avez un regard actuel fait d’autodérision, de lucidité sans concession sur ce qui s’est passé dans les années 90 sous l’ère de Boris Eltsine. Aviez-vous à ce moment là, vous qui viviez à Moscou la même analyse de fascination/répulsion ou c’est venu avec le temps ? Pour ma part, c’est justement ce recul qui me fait mieux comprendre pourquoi actuellement les russes adhèrent avec enthousiasme à l’ordre de Poutine.

J’étais jeune journaliste. Professionnellement, je suis descendu dans ces bas-fonds, cet enfer avec les drogués, les prostituées, les punks, la police… La scène terrifiante que je décris dans le livre qui se déroule dans cette manufacture de drogue, et bien j’ai vécu tout cela en tant que reporter. Donc, c’est vrai que la question que l’on peut me poser est : pourquoi suis-je toujours aussi fasciné par cet enfer ? La réponse n’est pas si claire que cela (rire..) Voyeurisme ? Pourquoi un occidental privilégié, bien éduqué serait fasciné par la vie de pauvres gens, acteurs et victimes d’une société brisée ? Et bien… je ne sais pas exactement (rires...)

Même si depuis je suis un peu extérieur à tout cela. Mon regard sur Moscou a changé… car la ville a changé ! Heureusement pour les russes… Pour eux, c’est une période de cauchemar qu’ils préfèrent oublier. Elle est beaucoup moins sauvage, bien plus civilisée. Certes, ils ont retrouvé une certaine stabilité, et Poutine les a sauvé de tout cet enfer. En ce moment, je ressens avec beaucoup d’intensité mes impressions sur Donetsk, là, où ces gens qui semblent avoir perdu la raison, totalement en dehors de la vie réelle ne comprennent rien au monde moderne. Malheureusement, c’est eux qui ont pris le pouvoir dans cette petite région d’Ukraine. Ce qui est impressionnant, c’est que même les gens en Russie qui sont intelligents, éduqués sont pour Poutine !

Blue Moon : Même s’il faut à Roman Lambert tout le livre pour enfin appréhender le concept, l’âme russe est au cœur de cette histoire. Chaque personnage essaye de lui faire comprendre ce qu’est l’âme russe, que ce soit Sonia, ou l’amie de sa mère, ou encore un mineur… cette fierté que les russes ont perdu lors de l’écroulement de l’empire soviétique. Comment la définiriez-vous ?

Tout le monde me pose cette question et je n’ai pas la réponse ! Cette façon de voir les choses que les russes ont à cette époque découle de l’ère post-soviétique. Ils sont très cyniques par exemple, et cela ne correspond pas à ce que l’on peut appeler l’âme russe. Mes amis le sont pourtant parce que c’est la réponse rationnelle à ce qui se passe tout autour d’eux. Ceux qui ont le pouvoir sont corrompus, les institutions ne fonctionnaient pas ou n’existaient pas.

La grande différence avec mes amis occidentaux, c’est donc qu’ils sont cyniques, mais aussi fatalistes, et là, les racines sont plus profondes pour l’expliquer. 80 % des russes étaient la propriété privée d’une classe de seigneurs. Ils ont été esclaves jusqu’en 1861. L’État comme la bureaucratie actuelle les considèrent encore ainsi. J’ai lu les écrits d’un de mes aïeuls qui était général en chef de l’armée russe dans les années 1770 et qui a demandé à l’impératrice de donner des biens aux officiers… avec cinq mille esclaves, c’est le mot qu’il a utilisé. Cela explique aussi le fatalisme.

Blue Moon : Dans un thriller américain que j’ai lu (de Tess Gerritsen) dont le sujet était justement les réseaux de prostitution russe, un personnage dit que ce qui a fait depuis 1989 le plus de mal aux femmes russes, c’est d’avoir vu le film "Pretty woman", parce qu’elles y ont cru.. Or, vous dites quelque part le contraire dans une impressionnante tirade dans la bouche de Sonia. Pour vous, ces femmes se font exploiter mais tout vaut mieux que ce qu’elles auraient si elles étaient restées dans leur village…

Si la définition de la prostitution, c’est vendre son corps pour obtenir des biens, avoir une position sociale et de l’argent, c’est presque universel en Russie. Maintenant, il y a beaucoup d’opportunités pour les femmes de gagner leur vie, mais cela reste tout de même une façon de survivre de l’ancien régime : la femme est une commodité, une matière première, la beauté féminine est un métier et même les femmes bien éduquées sont en concurrence. Ce sont des attitudes d’avant le féminisme qui existent toujours en Russie. Pour Sonia, la prostitution est le seul choix qu’elle pouvait faire, Et même si Roman Lambert n’apprécie pas, elle aimait l’homme qui l’a sortie de son village bien qu’il l’ait exploitée (et elle-même ne se considère pas comme exploitée), car il faisait « partie de sa tribu ». Il était comme un sauveur pour elle. Roman, avec sa moralité occidentale ne peut l’admettre. Il ne le voit que comme un souteneur…

Blue Moon : Vous créez plusieurs portraits très différents des femmes moscovites, Tanya qui invente son passé, Zina, l’amie de la mère de Roman qui a la nostalgie de l’avenir qu’elle espérait, Katya qui abandonne le combat, Sonia qui avance en se servant de ceux qui l’entourent. Que fallait-il à ces femmes pour survivre dans ce Moscou des années 90 ?

Pour nous, c’est un enfer, mais pour elles, c’était la vie un peu plus difficile qu’avant. Pour Roman avec son œil d’occidental, c’est terrifiant, mais pour une femme comme Sonia, cette vie est meilleure que celle qu’elle aurait eue si elle était restée dans son village. Tout est relatif ! Même Zina qui a son appartement… et sa dignité, cette dignité qu’elle garde malgré les difficultés matérielles. Il faut aussi se souvenir que ces biens matériels n’étaient pas importants dans la vie soviétique, et pour les gens d’un certain âge comme Zina, ils sont habitués à ne rien posséder. Et puis, ces gens ne se sentent pas perdants, car ils ont toujours autour d’eux quelqu’un qui a une existence pire que la leur ! (rires...)

Blue Moon : Vous choisissez un style extrêmement brillant : le ton cynique analytique que vous prenez contraste avec l’emballement, les excès de la plongée aux enfers de vos personnages… D’un côté vous expliquez comment ce règne de l’argent sale pille l’économie d’un pays dont on brade tous les secteurs, et en même temps, vous montrez quelques acteurs qui marchent au-dessus de ce précipice sur un fil que l’on coupe sous leurs pas. L’effet est saisissant. Est-ce voulu ? Est-ce venu au fur et à mesure de l’écriture ou tout était pensé à l’avance ?

Cela marche comme un signal de radio. Si je suis à quelques pas, et que le signal fonctionne, et bien on entend la radio. Et tout vient alors d’un coup. Mais est-ce que c’est construit ? Et bien, je ne sais pas, mais oui, le ton très dur est très inspiré par la façon d’écrire de Bret Easton Ellis et surtout de "American Psycho".

Blue Moon : Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ? Une petite révélation ?

Je suis en train d’écrire un roman qui devrait être terminé en décembre. Cela concerne la seconde grosse partie de ma vie, la guerre (la première étant Moscou). C’est un jeune reporter, il y a vingt ans, qui ne peut pas sauver une jeune tchétchène qu’il connaît d’un viol commis par un soldat russe, qui est aussi son ami. Vingt ans se sont donc écoulés et il reconnaît cette femme à Istanbul, accompagnée de sa fille qui est aussi celle du soldat russe. Elles disparaissent pour préparer leur vengeance mais lui les suit pour essayer de sauver son ami mais aussi la jeune fille, islamiste préparant son suicide. Cela se termine en Ukraine, la fiction rejoint la réalité ! (rires...). Comment le passé façonne le présent… la culpabilité et le pardon. Il paraîtra aux Escales.

Merci...

Mots clés de l'auteur :

Matthews Owen
   Interview de Owen Matthews
   Moscou Babylone, de Owen Matthews
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